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Le Rouge et le Blanc

Rabindranath Tagore, Gandhi, L'Orient et l'Occident par Thomas Schaffner (Horizons et Débats, 24 septembre 2004)

24 Septembre 2014 , Rédigé par Pierre-Olivier Combelles

«L’Occident est prédateur et cannibale, se nourrissant des ressources des autres peuples et essayant d’engloutir leur avenir»

Le prix Nobel indien de littérature Rabindranath Tagore et son infatigable engagement en faveur d’un vivre-ensemble pacifique – un modèle de grande actualité

par Thomas Schaffner

(...)

A la différence des «jeunes Bengalis», qui, tout comme les réformateurs japonais Meiji ou les Tanzimat ottomans voulaient se lier à l’Occident, Tagore était l’un des critiques les plus acerbes de l’européanisation de l’Inde. Il trouva un compagnon de route en la personne du philosophe et homme politique indien Aurobindo Ghose* (1872–1950). Celui-ci grandit dans une famille bengali pro-anglaise et ressentait les Bengalis comme «grisés par le vin de la civilisation européenne» (cité d’après Mishra, p. 272) et s’inquiétait du danger encouru par l’Inde de perdre son âme en étant confrontée au matérialisme européen. Ou, comme le percevait Swami Vivekanandas (1863–1902), le premier guide spirituel indien affirmait: «Pour cette civilisation [européenne], le glaive était le moyen, l’héroïsme l’auxiliaire à la jouissance de la vie dans ce monde ci et dans le prochain, le seul objectif.» (cité d’après Mishra, p. 273). De ses nombreux voyages en Europe et aux Etats-Unis, Vivekananda rapporta l’idée que les Occidentaux aussi avaient une sorte de système des castes car c’étaient les riches et les puissants qui contrôlaient tout.
Aurobindo Ghose reprocha aux Britanniques, de procéder selon la devise «La force c’est le droit» et de ne pas dominer uniquement les Irlandais de cette manière. Il se radicalisa et défendit l’idée que la paix en Asie, ne serait gagnée qu’à l’aide du «glaive asiatique». (cité d’après Mishra, p. 275)

Tagore fête la victoire des Japonais près de Tshushima en 1905

En 1881, Rabindranath Tagore se distancia de son grand-père qui jouait un rôle central dans le commerce de l’opium. De 1891 à 1901, il parcourra les villages du Bengale. Cela le persuada que le renouveau de l’Inde devait venir des villages. Sur l’arrière-fond de sa descendance conservatrice et aristocratique et de sa formation influencée par l’Occident, la valorisation de la simple vie à la campagne fut la base pour la fondation d’une école expérimentale dans le Sud-ouest du Bengale. Cette école se développa par la suite en une université internationale. Son analyse de l’Occident fut tranchante: «Etant plus scientifique qu’humain […] il (l’Occident) recouvre le monde entier telle une mauvaise herbe foisonnante […]. Dans ses efforts, il est prédateur et cannibale, se nourrissant des ressources des autres peuples et essayant d’engloutir leur avenir […]. Il est puissant parce qu’il concentre toutes ses forces dans un but, tel un millionnaire faisant de l’argent sans état d’âme.» (cité d’après Mishra, p. 276)
En 1905, Tagore créa deux chansons devenues par la suite les hymnes nationaux du Bangladesh et de l’Inde. A l’occasion de la victoire japonaise de Tshushima en 1905, Tagore organisa un défilé de la victoire dans son école. En 1902 déjà, il avait dit: «Suite à l’accentuation du conflit avec les étrangers, notre zèle de nous comprendre nous-mêmes et de nous retrouver augmente. Nous pouvons constater que nous ne sommes pas les seuls à vivre cette situation. Le conflit avec l’Europe réveille toute l’Asie civilisée. L’Asie est aujourd’hui en train de se reconnaître avec toutes ses forces et de prendre conscience d’elle-même. Elle a compris ce ‹Connais-toi toi-même›, car c’est la voie de la liberté. L’imitation c’est la destruction.» (cité d’après Mishra, p. 277)

Pour un cosmopolitisme asiatique et …

Tagore refusa le nationalisme militant indien accompagné d’attentats et attaques terroristes. En 1917, il critiqua dans le monde entier l’idée du nationalisme. L’idée de la nation devint pour lui une «machine à faire des affaires». Les êtres humains «étant fortement formatés», un «culte de l’égoïsme se développa», détruisant les bases vitales de l’humanité toute entière. Son idéal était un cosmopolitisme asiatique: «L’Inde n’a jamais ressenti un vrai nationalisme […]. Je suis fermement convaincu que mes compatriotes vont gagner leur Inde en s’opposant à la théorie affirmant qu’un pays est plus grand que les idéaux de l’humanité.» (cité d’après Mishra, p. 277) . Du point de vue de la Suisse, il faut se souvenir de Jean-Rodolphe de Salis, et préciser que l’idée du nationalisme, notamment celle de 1917, était une toute autre comparé à un Etat fédéral, organisé du bas en haut, d’une nation née de la volonté de ses citoyens de vivre ensemble telle la Suisse, où la souveraineté populaire est assurée par les instruments de la démocratie directe: «L’Etat fédéral suisse – faut-il constamment le répéter? – est une création politique. Le patriotisme de ses citoyens est dans son essence l’expression coopérative, démocratique et fédéraliste de la nation – si l’on peut utiliser ce terme en parlant de la Suisse – et elle prend une toute autre forme que dans d’autres pays européen.» (von Salis, p. 111). Dans ce contexte, Tagore ne peut pas être instrumentalisé comme avocat d’une grande construction centraliste, telle par exemple l’UE voulant faire disparaître les Etats-nations. Ces états eux-mêmes sont de grandes constructions centralistes à la démocratie représentative, où la souveraineté populaire n’est pas ou incomplètement réalisée.

… contre le culte de l’égoïsme

Si, en 2014, des Etats entiers vont devoir se soumettre aux multinationales comme le prévoient les opposants à l’Accord de libre-échange transatlantique TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership) ainsi que Zbigniev Brzezinski exigeant de l’Europe d’abandonner le principe de l’Etat social et de suivre le modèle de l’homo oeconomicus en présentant l’UE élargie vers l’Est et l’OTAN comme les principaux éléments de l’hégémonie américaine, alors nous comprenons mieux la critique de Tagore. Elle correspondrait plutôt à l’UE supranationale en tant que «forteresse européenne». Une construction centraliste aux frontières hermétiquement closes au Sud et décidant, sans consulter la population, de prendre des sanctions envers son voisin russe – une telle UE égocentrique, ne représente-t-elle pas également cet esprit étroit que Tagore décrivit avec la formule «un pays est plus grand que les idéaux de l’humanité»? Quelle différence avec la Suisse, nation née de la volonté de ses citoyens de vivre ensemble avec beaucoup d’étrangers naturalisés et un pourcentage d’étrangers élevé, comme on n’en trouve guère dans d’autres Etats européens, cosmopolite, parlant une multitude de langues et abritant les sièges d’importantes organisations internationales. Les idées de Tagore et le modèle suisse ne sont pas forcément en contradiction, mais difficiles à comparer. Ce qui n’est pourtant certainement pas acceptable, c’est que ses idées soient instrumentalisées, non seulement au profit d’une grande UE mais aussi d’une formation mondiale comme le «novo ordo seclorum», le nouvel ordre d’un seul monde – selon l’idée propagée par George H. Bush en 1991 – donc la domination du monde par les «élites» financières, économiques, militaires et médiatiques.

Gandhi: ne pas ériger «un régime anglais sans Anglais»

Mohandas Karamchand Gandhi, ami de longue date de Tagore, utilisa les mêmes arguments que celui-ci. En 1909, il écrivit dans une lettre adressée aux nationalistes hindous – des personnes proches des idées de Bankim Chandra Chatterjees (1838–1894) ayant adapté plus tard des éléments des partis fascistes italiens et allemands – que les nationalistes ne faisaient que remplacer un souverain par un autre, érigeant en Inde «un régime anglais sans Anglais».
Gandhi savait de quoi il parlait. Car en tant que jeune homme, il avait lui-même tenté de devenir plus anglais que les Anglais. En tant que juriste formé à Londres, il ne changea d’avis que suite à une série d’humiliations racistes qu’il subit notamment en Afrique du Sud. Tout comme Lénine et Rosa Luxemburg, Gandhi reconnut le lien entre l’impérialisme et le capitalisme, mais sa réflexion fut plus approfondie par une critique radicale de la civilisation moderne. Celle-ci est focalisée sur la croissance économique et a recours à la force pour atteindre la souveraineté politique tout en étant dépourvue d’une compréhension globale de l’harmonie sociale et de la liberté spirituelle. La révolution industrielle a fait de la prospérité l’objectif principal, a détruit la religion et l’éthique et soumis l’homme à la domination des machines. La force spirituelle et la conscience morale sont les bases d’une véritable civilisation. Il faut avoir de la compassion envers ses adversaires politiques car eux-aussi sont victimes de la violence, de l’avidité des forces séculaires. Satyagraha, littéralement saisir la vérité, c’est-à-dire l’idée de la réalisation pacifique de ce qu’on a reconnu comme vrai, est important pour tous les êtres humains. Avant qu’un pays puisse se renouveler, il faut que l’homme se renouvelle. Voilà une conception que les auteurs classiques allemands – maudits par les étudiants néo-marxistes soixante-huitards – auraient également soutenus: la belle âme, purifiée de ses passions, représentant la base d’un monde meilleur. Ce n’est pas de la lutte des classes et de la révolution qu’émerge le «nouvel homme» – dans l’histoire, cela a en réalité toujours provoqué un bain de sang sans pareil, perpétré de façon fanatique et idéologique.

En 1930, Tagore est reçu par le président américain Hoover

Tagore, en relation avec Gandhi jusqu’à sa mort en 1941, obtint le prix Nobel de littérature en 1913. Partout dans le monde, il tient des conférences en faisant salles combles. En 1930, le président Hoover le reçut à Washington. Tout cela fut possible, malgré sa condamnation de l’Occident comme étant une force destructrice basée sur le culte de la force et de l’argent et que sans la sagesse spirituelle orientale, il perdait toute mesure. Il compara la civilisation occidentale à une machine: «La machine trouve son seul épanouissement dans son rendement. Dans sa recherche du succès, il n’y a pas de place pour des questions d’ordre moral, ce serait insensé.» (cité d’après Mishra, p. 284)
Le nationalisme naissant au Japon, allant de pair avec un impérialisme militarisé préoccupait beaucoup Tagore: pour lui, le Japon n’était qu’une copie de l’Occident. Lors d’une conférence à Pékin, il déclara: «A la fin, la force physique ne dominera pas […]. Vous êtes la race existante la plus ancienne, parce que votre foi préférant la bonté plutôt que la force, vous nourrit depuis des siècles.» (cité d’après Mishra, p. 289)

Critiqué par le PCC, plus tard réhabilité en tant qu’anti-impérialiste

L’orientation de Tagore vers Confucius et le bouddhisme déclencha à son égard, une campagne de dénigrement virulente par le jeune Parti communiste chinois. Il a été insulté d’être un esclave, voulant «indianiser» la jeunesse chinoise. On ne voulait pas de philosophie, mais du matérialisme, on en avait assez des théories à la Confucius et à la Mencius. On distribua des tracts contre lui à ses réunions. Seule une protection rapprochée put le sauver des attaques violentes. Mais on lui causait du tort. Ainsi l’écrivain chinois Lu Xun (1881–1936) concéda plusieurs années plus tard que Tagore avait été un anti-impérialiste. Et en effet: Tagore déclara en 1930 lors d’une réunion à New York, en présence du président Roosevelt, que l’époque présente appartenait certes à l’Occident et que le monde devait lui être reconnaissant pour les sciences. Mais: «Ils exploitent ceux, qui sont désarmés et ils abaissent ceux, qui malheureusement acceptent cette offre.» (cité d’après Mishra, p. 295)

Tagore met en garde contre «les écoliers peu mûrs de l’Orient»

Comme mentionné ci-dessus, Tagore reconnut que très tard, que le Japon, son grand porteur d’espoir, dont il avait longtemps sous-estimé son militantisme, s’était «infecté avec le virus de l’impérialisme européen». (cité d’après Mishra, page 293) Peu avant sa mort, Tagore s’est montré profondément pessimiste: «Nous sommes une bande de malheureux. Où voulons-nous lever nos yeux? Les jours, où nous nous orientions sur le Japon, sont passés.» (cité d’après Mishra, p. 293) Il dit cela en 1938, après que le Japon ait occupé en 1931 la Mandchourie et qu’il ait attaqué le territoire central de la Chine. Dans l’un de ses derniers essais, il met en garde contre «les écoliers de l’Orient» empressés:
«La plante soigneusement entretenue, mais empoisonnée de l’égoïsme national diffuse ses graines dans le monde entier, à la joie de nos écoliers peu mûrs de l’Orient, parce que la récolte de ces graines – la récolte de l’antipathie avec son circuit infini du renouvellement – porte un nom occidental mélodieux. De grandes civilisations ont fleuri en Orient comme en Occident, parce qu’elles ont créé la nourriture intellectuelle pour les êtres humains de tous les temps. […] Ces grandes civilisations ont été ruinées par des gens du type de nos écoliers peu mûrs modernes – se croyant malins et critiques d’une manière superficielle, se vénérant eux-mêmes, marchandant habilement sur le marché du profit et de la puissance, efficaces en traitant les choses secondaires – qui […] à la fin, poussés par une avidité suicidaire, mettent le feu aux maisons de leurs voisins pour être eux-mêmes finalement consumés par les flammes.» (cité d’après Mishra, p. 294)

(...)

* "Aurobindo Ghose dit Sri Aurobindo (15 août 1872 à Calcutta - 5 décembre 1950 à Pondichéry) est un des leaders du mouvement pour l'indépendance de l'Inde, un philosophe, poète et écrivain spiritualiste. Il a développé une approche nouvelle du yoga, le yoga intégral." (Wikipedia: http://fr.wikipedia.org/wiki/Aurobindo_Ghose)

Lisez l'article complet sur le site de la revue suisse Horizons et Débats: http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=4381

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