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Le Rouge et le Blanc

Le sport capitaliste (Jean-Claude Michéa)

4 Décembre 2014 , Rédigé par POC

(...) l’esprit de fairplay – celui qui pousse, par exemple, un joueur à reconnaître la faute qu’il a commise – trouve de moins en moins sa place dans un univers dominé par l’idée que business is business et que tous les coups sont donc permis. Comme l’écrivait Christopher Lasch*, le “déclin de l’esprit sportif” est la contrepartie inexorable du développement capitaliste.

Vous décrivez le football comme un des instrument efficaces du “soft power”. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il  s’agit ?

Le concept de soft power a été avancé par Joseph Nye en 1990 dans le cadre de ses réflexions sur les nouvelles formes de la puissance américaine. L’intérêt de ce concept – aussitôt repris par Collin Powell et les théoriciens du Pentagone – est de nous rappeler que les progrès planétaires du capitalisme s’expliquent aujourd’hui beaucoup moins par l’usage direct de la force et de la coercition (ce que Nye appelle le “hard power”) – usage qui n’a évidemment pas disparu – que par le pouvoir de séduction qu’exercent son imaginaire consumériste et son omniprésente propagande publicitaire. Il n’est effectivement pas nécessaire de mettre un policier derrière chaque adolescent moderne pour l’obliger à boire du Coca-Cola ou à mettre sa casquette de baseball à l’envers ! Marx l’avait, du reste, bien pressenti lorsqu’il écrivait, dans le Manifeste, que “le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui [permet au capitalisme] de battre en brèche toutes les murailles de Chine et (…) force toutes les nations à introduire chez elles la prétendue civilisation, c’est-à-dire à devenir bourgeoises”.

En ce sens, “l’idéologie sportive” – que je distingue toujours soigneusement de l’esprit sportif – est bien devenue l’un des éléments fondamentaux du soft power. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la mise en scène médiatique de plus en plus outrancière – et le merchandising corrélatif – qui entoure désormais les grandes cérémonies sportives mondialisées, qu’il s’agisse d’une Coupe du monde de football ou des Jeux olympiques.

(...)

Le problème, on l’a bien vu avec l’arrêt Bosman, c’est qu’aux yeux de la nomenklatura européenne, toute forme d’”exception culturelle” représente, par définition, une entrave inacceptable au libre mouvement des capitaux et à la recherche incessante du profit. On retrouve donc bien ici les analyses de Christopher Lasch. Si l’”idéologie sportive” est incontestablement devenue une dimension majeure du soft power libéral, le véritable esprit sportif, en revanche, apparaît tout aussi incompatible avec les principes fondamentaux du système capitaliste que la gratuité, l’entraide, l’amitié ou l’esprit du don.

Extrait d'une entrevue des Inrocks avec le philosophe Jean-Claude Michéa à propos de son livre : Le plus beau but est une passe (Flammarion): http://www.lesinrocks.com/2014/05/18/livres/jean-claude-michea-mepris-du-football-signe-dune-veritable-infirmite-intellectuelle-11503588/

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