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Le Rouge et le Blanc

Jean Malaurie s'entretient avec Le Courrier de Russie (2 février 2015)

20 Février 2015 , Rédigé par POC

Jean Malaurie m’a accueillie chez lui à Dieppe, à 11h du matin et du haut de ses 91 ans, avec un verre de vodka orange, face à la mer du Nord aux couleurs de Turner. Quelques jours plus tôt, à l’ambassade de Russie en France, il recevait la plus haute distinction russe décernée aux étrangers : la médaille de l’Ordre de l’amitié, accordée par Vladimir Poutine. « Ma seconde patrie intellectuelle, c’est la Russie » : c’est par ces mots que Jean Malaurie avait choisi d’exprimer sa gratitude dans son discours ; avant de me confier, tout au long de la journée que je passais à ses côtés, ce qui l’anime (...)

Nina Fasciaux, Le Courrier de Russie, 2 février 2015

Lisez ici la suite de ce long et bel entretien:

http://www.lecourrierderussie.com/2015/02/jean-malaurie-russie-siberie/

 

Jean Malaurie, le 22 octobre, lors de la remise de l’Ordre de l’amitié par son excellence l’ambassadeur russe Alexandre Orlov à Paris.

Jean Malaurie, le 22 octobre 2014 à Paris, lors de la remise de la médaille de l’Ordre de l’Amitié par Son Excellence l’ambassadeur russe Alexandre Orlov.

(...)

J.M. : J’étais très seul, en vérité : je me disais, où sont les pouvoirs publics ? Que font le Conseil d’État ou les Académies ? 660 000 Français ont été déportés. Qu’est-ce que l’intelligence, si elle n’est pas rattachée à une morale ? L’Occident était à bout de souffle. Le nazisme, le fascisme, le franquisme, ces dictatures étaient effrayantes, sans compter le stalinisme et ses goulags qui étaient alors inconnus. L’Europe était en train de mourir. Heureusement, l’Angleterre s’est magnifiquement battue, et les Russes, avec le peuple et l’Armée rouge, ont été héroïques. J’ai décidé que si je m’en sortais, j’irais achever ma formation d’homme avec les primitifs – je partirais le plus loin possible. Et j’ai désigné Thulé, parce que j’étais à la recherche de ce qui me fonde : c’est ma primitivité et une prescience archaïque.

LCDR : Et plus concrètement ?

J.M. : J’ai décidé, et ce choix m’a tourné vers le chamanisme sans le savoir, de m’intéresser à la pierre et aux écosystèmes. J’étais étudiant en géographie. Par-delà les grands modèles : marxisme, existentialisme, structuralisme, je sentais qu’il y avait, dans la pensée, une dialectique de l’environnement et une lointaine parenté avec les temps préhistoriques d’hybridation. Par ailleurs, l’homme blanc occidental a construit l’humaine condition à partir de ce qu’il connaît : la France, l’Italie, l’Allemagne, la Grèce ; et cet impérialisme de la pensée a pour conséquence l’ignorance de civilisations immenses et également des minorités. Et les Chinois ? Et l’Inde ? Les cultures africaines ? Et la pensée sauvage ? Qu’est-ce que cet universel que l’on construit à partir du seul et grand Platon ?

(...)

LCDR : Le mot de la fin ?

Jean Malaurie : On ne comprend pas assez que dans l’histoire du monde, il y a une pensée autre, et qui peut nous sauver, nous. L’Occident est en grand péril, faute d’une vision spirituelle de l’esprit de la matière qu’avaient les primitifs. Avec l’Unesco, dont je suis ambassadeur pour l’Arctique, nous en sommes convaincus, et nous prenons toujours davantage conscience que les appels des peuples traditionnels, en réserve de l’histoire, dans la forêt brésilienne, dans les déserts australiens comme dans l’espace circumpolaire, ont un sens. Ils peuvent être les maîtres d’une écologie humaine à créer d’urgence.

Discours de réception de la Médaille de l'Ordre de l'Amitié prononcé par Jean Malaurie le 22 octobre 2014 à l'Ambassade de Russie à Paris (site internet de Jean Malaurie):

http://www.jean-malaurie.fr/index.php?option=com_content&task=blogsection&id=0&Itemid=128&lang=english

 

En dehors des médias russes, c'est le silence dans les médias occidentaux sur la remise de cette décoration à Jean Malaurie, annoncée début 2014. Un silence de mort que commente Alain Sennepin, spécialiste de la symbolique, de la protection et de la réintroduction du tigre et des grands prédateurs (http://europe-tigre.over-blog.com/) et un vrai "honnête homme" comme on l'entendait au XVIIe siècle.

 

Le silence de mort au coeur des ténèbres, rien d'étonnant "The Hollow Men" T.S. Eliot...
Malaurie est trop Grand pour les français actuels, il évolue dans une autre dimension. Ce qui fait de lui un supershaman (comme Miyazaki au Japon), c'est qu'il est à la fois pleinement Prométhéen dans l'acception occidentale du XIXème siècle (structuré, méthodique, déterminé) et pleinement Epimétheen, dans le sens des "peuples premiers". A un siècle de distance, le désespoir de Baïkov vis à vis du tigre fait place à l'action résolutrice de Fomenko, celui d'Arseniev vis à vis de Dersou à celle de Malaurie (son Institut est la base culturelle pour un véritable "Dragon blanc" des peuples de l'Arctique). Nous entrons dans les années décisives.
Quelque part, la puissance shamanique de Malaurie évoque chez moi celle d'un Jean Rouch, qui a tant étudié et aimé les Dogons et les autres cultures d'Afrique de l'Ouest, que ces interlocuteurs admiraient, aimaient, mais craignaient aussi, en tant que Sorcier puissant et redoutable. J'avais fait connaissance, quelques semaines après sa mort dans un accident de voiture - je m'étais intéressé de très près aux hippopotames et à leur symbolique en Afrique de l'Ouest à l'époque- à celle, Annabelle Chartiot, qui n'était qu'une jeune thésarde sur les lions à l'époque (elle est depuis devenue attachée de presse à l'ambassade de France au Niger). Elle m'avait expliqué que montant dans le véhicule, il avait simplement dit : "Nous allons sur le chemin de nulle part"...
 
Alain Sennepin, communication personnelle à Pierre-Olivier Combelles, 22 février 2015.

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