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Le Rouge et le Blanc

Jean Malaurie: discours à l'UNESCO en faveur des peuples premiers (15 juin 2015)

2 Décembre 2015 , Rédigé par POC

Réunion annuelle des Ambassadeurs de bonne volonté à l’UNESCO le 15 juin 2015

Au siège de l’Unesco, à Paris le 15 juin 2015, lors de la réunion annuelle des Ambassadeurs de bonne volonté à l’UNESCO, Jean Malaurie prononce son discours en faveur des peuples premiers.

« Il n’est pas trop tard ! »

Les peuples premiers sont notre avenir

 

Ces peuples dont je veux parler ne sont pas seulement les sociétés arctiques sous-tutelles : de Oslo, de Stockholm : les Sames ; de Copenhague, de Moscou, de Ottawa et de Washington – les Inuit. Mais il est d’autres peuples autochtones dont les langues sont en grand danger, et qui sont eux-mêmes en voie d’extinction. C’est une des grandes causes de l’histoire de l’Homme à laquelle l’occident doit faire face et je me porte aussitôt au cœur du sujet.

S’est-on interrogé dans les instances internationales concernées par cette conférence de Paris en décembre prochain, la COP 21, sur l’opinion des peuples premiers – c’est-à-dire, des peuples racines, et qui ont bien évidemment en tant que « hommes naturés » une perception originale concernant les grands mouvements de l’air, la végétation et la vie de la faune. Certainement pas. Un racisme mental persiste à nous habiter. Ces hommes et femmes, selon les grandes instances gouvernementales, ont une pensée très élémentaire. C’est pourtant une des dernières grandes conquêtes des cinquante dernières années de découvrir que les peuples premiers ne sont pas seulement des primitifs, mais qu’ils pensent – qu’ils ont une sagesse. Leur « pensée sauvage » ne coïncide pas avec la nôtre et souvent, elle est prophétique. La préhistoire a été un très regrettable classement idéologique contraire à la réalité. Chacun sait aujourd’hui que c’est un contre-sens, l’homme ayant pris conscience de sa réalité sociale, de la mort et des pouvoirs de l’invisible avant que l’histoire des peuples ne soit écrite. Je suis très surpris, en tant que président de l’Académie polaire d’État de Saint-Pétersbourg, que l’on n’ait pas questionné les vingt-cinq peuples sibériens à ce sujet ; non plus le peuple groenlandais, et toutes les autres nations Inuit. Et les peuples de l’Amazonie, notamment les célèbres Yanomami, dont le grand chaman s’est exprimé magnifiquement tout récemment dans son témoignage  ? Ou les aborigènes australiens qui dessinent sur le sable les géométries de l’invisible  ? Je pourrais également parler des Batammariba du Togo ou des Masaïs en Tanzanie ou des admirables Guarani. J’ai récemment interrogé Survival International ; son consultant permanent à Paris, Jean-Patrick Razon, m’a confirmé que cette grande institution n’a pas été consultée. Tous les peuples racines, peuples en danger, ont leur rôle à jouer. Je crois que l’Unesco s’honorerait en les interrogeant un à un. C’est la vocation de cette grande institution onusienne. Ce n’est pas trop tard. Il nous faut avoir leurs réponses.

Je puis vous dire que pour les régions circumpolaires, il n’est pas certain que ces hommes et ces femmes considèrent le changement de climat comme négatif. Ils ont leur propre point de vue, et certains considèrent ce changement comme positif. La fonte des glaces ouvre des voies de navigation, et aussi à l’exploitation de ressources minérales considérables – dans la mesure où ces entreprises seraient conduites avec prudence. L’homme du Nord est avisé. Ils savent la terre régie par des lois d’équilibre et ils ont un discernement de grands voyants dans leurs interprétations. Au reste il serait difficile d’interdire à ces peuples d’exploiter leurs richesses alors que pour d’autres, dans les grands déserts tropicaux comme ceux de l’Arabie saoudite ou le Qatar, l’Occident n’a pas hésité à encourager une puissante industrie du pétrole. Ce qui est bon pour l’un pour l’un n’est peut-être pas mauvais pour l’autre. Mais la terre est fragile, particulièrement dans les hautes latitudes et il est essentiel que ces voix de sociétés héroïques, dites premières, soient magnifiées par l’Unesco ; sa vocation n’est-elle pas de faire vivre la diversité des peuples ? Nous sommes désormais convaincus que la biodiversité est une nécessité écologique. La mondialisation est un malheur absolu et il est de notre devoir de protéger toutes minorités. L’intelligence de l’homme à venir participe de l’apport de chacun. Il n’est jamais trop tard.

En ce qui me concerne, je souhaiterais – et telle est ma fonction en tant qu’Ambassadeur de bonne volonté – qu’avec l’aide de Madame la directrice générale, Irina Bokova, nous soyons invités aux travaux de cette commission internationale.

Il est essentiel, au cours de cette conférence, de mieux réfléchir sur la diversité des cultures et sur la multiplicité des réponses à attendre. Pour ma part, si avec tant d’autres, je me bats pour les minorités, c’est que je crois qu’elles sont notre avenir. Nous sommes en train de nous enfoncer dans le malheur. C’est excellent de dresser une ligne Maginot pour protéger la terre des drames climatiques à venir, mais il est surprenant qu’au même moment, les grandes nations détentrices de notre avenir préparent des armes nucléaires redoutables qui pourraient bien se traduire par la fin de notre espèce.

La terre est en grand danger. Nous ne savons plus dialoguer. Le mal est dans notre tête. En Occident, nous vivons une profonde crise intellectuelle et spirituelle. Et les peuples, oserais-je dire techniquement en arrière, sont peut-être le nouveau souffle, tant attendu, de l’humanité. Ils ont une pensée qui est très différente, une vision mythique de l’avenir. Je crois que ce serait l’honneur de l’Unesco, malgré le temps qui est court, d’organiser cette confrontation qui étonnerait beaucoup les glaciologues, les climatologues et les politologues. Ils découvriraient, que eux aussi, ont quelques pensées à ce sujet.

Il est grand temps, Madame la directrice générale, de nous mobiliser pour faire connaître ce que l’on juge être le passé de l’homme et qui est peut-être son avenir. Avec mes collègues russes et groenlandais, nous attendons ce mandat.


Professeur Jean Malaurie, Ambassadeur de bonne volonté à l’Unesco

Source: http://www.jean-malaurie.fr/index.php?option=com_content&task=blogcategory&id=52&Itemid=135

 

Sur son blog,

http://www.jean-malaurie.fr/index.php?option=com_content&task=blogcategory&id=52&Itemid=135

Jean Malaurie s'honore, ainsi que pour ses collaborateurs, d'avoir été "nommé à la haute dignité" de Grand Officier de la Légion d'Honneur...

Cela peut surprendre de la part d'un ancien Résistant gaulliste et russophile qui pense aujourd'hui que "la France est foutue".

Hector Berlioz, George Sand, Bernanos, Albert Camus, Georges Brassens, Coluche, Marcel Aymé, Pierre et Marie Curie, eux, l'avaient justement refusée, ces deux derniers avec le motif: "En sciences, nous devons nous intéresser aux choses, pas aux personnes".

Le Président Poutine a décoré l'année dernière Jean Malaurie de l'Ordre de l'Amitié des citoyens étrangers:

http://fr.sputniknews.com/french.ruvr.ru/news/2014_05_15/Poutine-decerne-lOrdre-de-lamitie-a-deux-Francais-2250/

Il est en effet le fondateur et le président de la prestigieuse Académie polaire l'État de Saint-Pétersbourg

http://transpolair.free.fr/sciences/cea/st_petersbourg.htm

Quand on est le Victor Hugo ou le Napoléon scientifique de l'Arctique, comment ne pas croire mériter et ensuite comment refuser de tels honneurs et un tel éloge ? Surtout quand on sait que la Légion d'Honneur  a été créée par Napoléon ?

C'est sans doute pour les mêmes raisons que Jean Malaurie déclare pragmatiquement dans son allocution:

(...) "La fonte des glaces ouvre des voies de navigation, et aussi à l’exploitation de ressources minérales considérables – dans la mesure où ces entreprises seraient conduites avec prudence. L’homme du Nord est avisé. Ils savent la terre régie par des lois d’équilibre et ils ont un discernement de grands voyants dans leurs interprétations. Au reste il serait difficile d’interdire à ces peuples d’exploiter leurs richesses alors que pour d’autres, dans les grands déserts tropicaux comme ceux de l’Arabie saoudite ou le Qatar, l’Occident n’a pas hésité à encourager une puissante industrie du pétrole. Ce qui est bon pour l’un pour l’un n’est peut-être pas mauvais pour l’autre." (...)

Les grands naturalistes et écologistes Théodore Monod et Jean Dorst ("Avant que nature meure", 1965, traduit en 17 langues), pour ne citer qu'eux, n'auraient certainement pas  parlé de cette manière ambivalente. S'il est en effet difficile d'"interdire" aux peuples-racines d'exploiter ou de laisser exploiter industriellement leurs richesses naturelles, au moins doit-on se convaincre et les convaincre, si besoin est, de les laisser sagement là où elles sont.

Quand on voit - ou quand on imagine- la répression contre le journalisme écologiste, notamment en Russie:

http://www.reporterre.net/La-repression-violente-contre-le-journalisme-environnemental-s-aggrave-dans-le

on comprend le sens et le but qu'ont les honneurs officiels.

P.O.C.

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