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Le Rouge et le Blanc

Conon de Béthune: La vieille amoureuse

16 Mai 2016 , Rédigé par Béthune

Photo: Pierre-Olivier Combelles

Photo: Pierre-Olivier Combelles

LA VIEILLE AMOUREUSE

 

Jadis dans un autre pays

Un chevalier aima une dame.

Tant que la dame fut à son avantage,

Elle lui refusa son amour,

Jusqu’au jour où elle lui dit : « Ami,

Je vous ai longtemps amusé par mes paroles ;

Or votre amour est connu et prouvé,

Désormais je serai toute à votre gré. »

 

Le chevalier la regarda bien en face,

Il la vit pâle et décolorée.

« Dame, fait-il, je n’ai pas de chance

Que dès l’autre année, vous n’ayez eu cette pensée.

Votre beau visage qui ressemblait à la fleur de lis

Me paraît avoir tellement changé de mal en pis

Qu’il m’est avis que vous n’êtes plus la même à mes yeux.

Vous avez pris bien tard cette décision, madame. »

 

Quand la dame s’entendit railler de cette manière,

Elle en eut honte, et elle dit étourdiment :

« Par Dieu, vassal, croyez-vous qu’on doive vous aimer

Et que je parle sérieusement ?

Cela ne m’est pas venu à l’esprit.

Jamais je n’aurais daigné vous aimer

Vu que vous avez souvent plus grande envie

D’embrasser un bel adolescent. »

 

Madame, j’ai bien ouï parler

De votre beauté, mais ce n’est pas d’aujourd’hui.

J’ai ouï conter de Troie

Que cette ville fut jadis de très grande puissance,

Et maintenant on en trouve à peine l’emplacement.

Pour ce, je vous conseille d’excuser

Que soient accusés de tricherie

Ceux qui désormais ne voudront vous aimer. »

 

Vassal, vous avez eu une fâcheuse idée

De me reprocher mon âge ;

Si ma jeunesse est tout à fait passée,

Je suis d’autre part riche et de haut parage ;

On m’aimerait avec peu de beauté.

Il n’y a pas un mois

Que le marquis m’envoya son messager

Et le Barrois a jouté pour l’amour de moi. »

 

Par Dieu, dame, cela doit bien vous ennuyer

De regarder toujours à la haute situation ;

On n’aime pas une dame pour sa parenté,

Mais on l’aime quand elle est belle et sage ;

Vous en saurez un jour la vérité :

Car il y en a bien cent qui ont jouté pour l’amour de vous,

Qui, fussiez-vous la fille du roi de Carthage,

Ne le voudraient plus aujourd’hui. »

 

 

Traduction : André Mary.

 

"Ce poète (v. 1150-1219) appartient à une grande famille de l’Artois. Il participe à de nombreuses expéditions militaires en Orient, puis à la troisième croisade (1189-1193) ainsi qu’à la quatrième (1202-1204), durant laquelle il accomplit d’importantes missions. Il ne retourna plus en France. Proche de Baudouin de Flandre, le premier empereur de Constantinople, il devint sénéchal en 1217, puis régent de l’empire, après la mort de l’empereur Henri de Hainaut."

http://www.lydiabonnaventure.com/litt%C3%A9rature-du-moyen-%C3%A2ge/po%C3%A9sie/conon-de-b%C3%A9thune/

Vie de Conon de Béthune: http://www.amisdumusee-bethune.fr/conon.html

"Seules 14 pièces de poésie attribuées à Conon nous sont parvenues, dont quatre sont d'attribution douteuse. Ses poésies sont écrites pour être chantées : la notation musicale de dix d'entre elles nous est parvenue.

Il célèbre les thèmes traditionnels de l'amour courtois sur un ton gracieux ou ceux de la croisade dans un registre véhément (en particulier une satire attaquant ceux qui s'approprient les fonds rassemblés pour financer ces croisades : Bien me deüsse targier). .

C'est lui qui introduit dans le cycle courtois l'image souvent reprise du croisé quittant celle qu'il aime (Ah! Amours , com dur departie).

Les poésies de Conon de Béthune sont adressées aux Dames de la cour, et non aux moins élevées. La comtesse Marie de Champagne reçoit la première l'hommage de ses chants; puis la reine Alix, veuve de Louis VII, qui veut l'entendre, mais il a peu de succès cette fois. La reine, qui se pique elle-même de poésie, trouve aux vers du gentilhomme artésien un certain «goût de terroir-».Ce qui lui cause le plus de peine, c'est que reproche lui est fait de ses mots d'Artois devant la dame de ses pensées.

A l'époque déjà, le françien commençait à s'imposer au détriment des autres dialectes de langue d'oïl ."

Conon de Béthune: La vieille amoureuse

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