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Le Rouge et le Blanc

"Miracle d'amour est votre servante" (Saint-Évremond)

4 Mai 2016 , Rédigé par POC

Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, par sir Godfrey Kneller (1671)

Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, par sir Godfrey Kneller (1671)

LETTRE AU COMTE D'OLONNE.

(1677.)

Je ne sais pas pourquoi vous admireriez mes vers, puisque je ne les admire pas moi-même ; car vous devez savoir qu’au sentiment d’un grand maître de l’art poétique1, le poëte est toujours le plus touché de son ouvrage. Pour moi, je reconnois beaucoup de fautes dans le mien, que je pourrois corriger, si l’exactitude ne faisoit trop de peine à mon humeur, et ne consumoit trop de temps à une personne de mon âge. D’ailleurs, j’ai une excuse que vous recevrez, si je ne me trompe : les coups d’essais ne sont pas souvent des chefs-d’œuvre, et les louanges que je donne au roi, étant les premières véritables et sincères que j’ai données, il ne faut pas s’étonner que je n’y aïe pas trop bien réussi. Les vôtres, pour moi, ont une ironie ingénieuse, dans laquelle je me suis vu si grand maître autrefois, que le maréchal de Clérambaut ne trouvoit que moi capable de vous disputer le mérite de cette figure-là. Vous ne deviez pas vous en servir contre un homme qui en a perdu l’usage, et qui est autant votre serviteur que je le suis. Vous me voyez assez en garde contre le ridicule ; et, malgré toutes mes précautions, je ne laisse pas de me laisser aller agréablement aux louanges que vous me donnez sur mon goût. Vous avez intérêt qu’il soit bon, juste et délicat ; car l’idée du vôtre, que je conserve toujours, règle le mien.

Le miracle d’amour2, que je vis à Bourbon, est le miracle de beauté que je vois à Londres. Quelques années qui lui sont venues, lui ont donné plus d’esprit, et ne lui ont rien ôté de ses charmes.

Beaux yeux, de qui l’éclat feroit cacher sous l’onde
Ceux qu’on en vit sortir pour animer le monde,
Je ne m’étonne pas que les plus grands malheurs
Ne vous coûtent jamais de pleurs :
Ce n’est pas au malheur à vous causer des larmes ;
On ne les connoît point où règnent tant de charmes.
Si vous avez, beaux yeux, des larmes à jeter,
C’est l’amour seulement qui vous les doit coûter.

Pour les attentats que vous me conseillez, je suis peu en état de les faire, et elle est en état de les souffrir. S’il faut veiller les nuits entières, on ne me donne pas quarante ans ; s’il faut faire un long voyage avec le vent et la pluie : quelle santé que celle de M. de Saint-Évremond ! Veux-je approcher ma tête de la sienne, sentir des cheveux et baiser le bout de l’oreille, on me demande si j’ai connu Mme Gabrielle3, et si j’ai fait ma cour à Marie de Médicis. Le papier me manque : je vous prie de me mettre au rang des amis solides, immédiatement après M. de Canaples4. Miracle d’amour est votre servante5.

NOTES DE L’ÉDITEUR

1. Aristote.

2. Mme Mazarin.

3. Gabrielle d’Estrées, maîtresse de Henri IV.

4. Alphonse de Créqui, marquis de Canaples, qui a été ensuite duc de Lesdiguières.

5. Indépendamment de ces lettres au comte d’Olonne, il en est une autre, de date plus ancienne, qui eut une certaine publicité ; dont les copies furent répandues dans le monde, et ne parvinrent à l’impression, dans les recueils de Barbin, qu’avec des altérations qui la rendoient méconnoissable. Lorsque Des Maizeaux la remit sous les yeux de Saint-Évremond, le vieillard écrivit en marge : Tout est changé : point de moi, comme elle est. Nous nous sommes donc abstenus de la reproduire ici, avec d’autant moins de regret qu’elle se rapporte à des événements de société dont nous ignorons l’histoire et les détails. Il y est question, probablement, d’un projet de mariage du comte d’Olonne avec Mademoiselle de Leuville, et d’une singularité de voyage, par le coche d’Orléans, qui ne fut point approuvée du commandeur de Souvré, ni du commandeur de Jars. Saint-Évremond ne voulut pas refaire cette lettre. Telle qu’elle est imprimée, elle est dépourvue d’intérêt.

Source: https://fr.wikisource.org/wiki/Lettre_de_Saint-%C3%89vremond_au_comte_d%E2%80%99Olonne_%28%C2%AB_Je_ne_sais_pas_pourquoi_vous_admireriez_mes_vers%E2%80%A6_%C2%BB%29

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