Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le Rouge et le Blanc

La tête de flèche indienne (Thoreau)

7 Mai 2012 , Rédigé par Béthune

 

 

Mars 1859

Le temps détruit vite les œuvres des peintres et des sculpteurs fameux, mais la tête de flèche des Indiens résiste à ses efforts et il faudra que l’éternité vienne à son aide. Ce ne sont pas des os fossilisés, mais plutôt pensées fossilisées, devant lesquelles je songe à l’esprit qui les forma. Je voudrais savoir que je suis constamment sur les traces du gibier humain – que je marche sur la piste de l’esprit – et les souvenirs ne manquent jamais de me remettre sur le bon chemin. En voyant ces signes, je sais que les esprits qui les ont façonnés ne sont pas loin de nous, quelque métamorphose qu’ils aient subie. Labourez, piochez, et jurez que vous ne laisserez pas pierre sur pierre : la flèche indienne n’en sera que mieux préservée car, en retournant une couche, vous enfouissez l’autre plus profondément. La flèche rouille en paix. Son signe est fait pour survivre à tous. Les grandes massues, les haches peuvent se briser, se perdre, mais la tête de flèche peut-être ne cessera de fendre les siècles jusqu’à l’éternité. Elle ne fut conçue que pour une courte envolée : pour ma pensée, elle vole encore à travers les âges, portant le message de la main qui la lança. Des myriades de têtes de flèches dorment sous la croûte de notre planète tourbillonnante, tandis que les météores tournent dans l’espace. Empreintes des pieds, empreintes de l’esprit des plus anciens des hommes. Lorsqu’un chef vandale aura rasé le British Museum, que les taureaux ailés de Ninive auront leurs traits effacés, toutes les têtes de flèches que le musée contient reprendront leur place dans la poussière familière, se remettront à briller en de nouveaux printemps, à la surface nue du sol et, pour la millième fois, un berger, un sauvage passant par là, les ramassera, et évoquera leur histoire.


Henry David Thoreau. Journal. Extraits choisis et traduits par R. Michaud et S. David. Présentation de Kenneth White. Denoël (1930) 1986.


Partager cet article

Repost 0