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Le Rouge et le Blanc

Les loups, les pumas, les tigres et les hommes

7 Février 2012 , Rédigé par Pierre-Olivier Combelles

 

Membre du Laboratoire d'Ethnobiologie-Biogéographie du Muséum national d'Histoire naturelle de Paris en 1993-1994, mon bureau était situé dans l'antique bâtiment de la Baleine, rue Cuvier, aujourd'hui transformé en restaurant. La fenêtre donnait sur le Jardin des Plantes, où j'allais me promener à l'heure du déjeuner. Mes pas me conduisaient souvent vers les cages des loups et des pumas. Les loups étaient du côté du quai de la Seine. On, les voyait peu; ils passaient leurs journées dans leurs terriers dont on apercevait les entrées. On ne les entendait pas non plus hurler. Ils étaient muets.

Les pumas faisaient inlassablement le tour de leur cage exigüe ou sommeillaient, les yeux mi-clos. 

Ayant parcouru les vastes étendues du Labrador québécois où vivent les loups sauvages et m'apprêtant à parcourir celles non moins vastes, mais nettement plus élevées, des Andes d'Amérique du Sud, où vivent les pumas, je me suis dit: "Ces animaux qui sont dans ces cages ne sont pas des loups ni des pumas."

Les loups comme les pumas sont des animaux sauvages, qui vivent en liberté, qui parcourent chaque jour de grandes distances à la recherche de leur nourriture, des proies qu'ils abattent grâce à leur intelligence, leur adresse et leur courage. Ils connaissent tout leur territoire, les moeurs de leurs proies, les autres animaux et même les hommes, dont ils savent le langage. Ils se soignent par les plantes sauvages, ils se marient selon leurs goûts et leurs lois, ils élèvent leurs petits en leur enseignant à chasser et à se déplacer.

Oui, ces pancartes mentaient. Ces êtres n'étaient pas des loups et des pumas mais des fantômes.

Les zoologistes mentaient aussi, qui affirmaient que les espèces sauvages menacées (parce que leurs habitats étaient détruits) pouvaient être élevées en captivité, et que c'était le seul moyen de les "sauver". Ils n'étaient pas sauvés, mais définitivement condamnés. On ne repasse jamais de la captivité à l'état sauvage: c'est un chemin à sens unique. 

Mon malaise et ma tristesse allant crescendo, je cessai de leur rendre visite. Quelque temps après, je quittai définitivement le Muséum pour reprendre ma liberté.

Des années plus tard, je subis une opération, assez bénigne, dans un hôpital de la région parisienne. Un homme partageait ma chambre, beaucoup plus gravement malade que moi. Lorsqu'il se fut un peu rétabli, nous conversâmes. Il était dompteur de tigres et il avait un cirque. Je l'interrogeai sur son métier, qu'il aimait beaucoup, comme il aimait beaucoup les animaux dont il s'occupait. Il me disait: "Les tigres, il faut d'abord les respecter." Je lui parlai alors des tigres sauvages; ceux que décrivent les naturalistes russes Vladimir Arseniev et Nicolas Baïkov dans leurs livres, que j'avais lus, car je ne suis jamais allé en Mandchourie et je n'ai jamais rencontré de tigres sauvages. Je me suis aperçu qu'il ne savait rien des tigres sauvages, ni de leurs moeurs, ni de leur habitat, ni de leur histoire, ni de leur place dans la culture des peuples indigènes.  Il m'expliqua alors que ses tigres étaient toujours nés en captivité et qu'ils étaient en quelque sorte domestiques. Je me suis alors rendu compte que nous parlions de deux choses totalement différentes, étrangères: les tigres des cirques et des zoos ne sont pas les tigres sauvages, même s'ils portent tous les deux le même nom.

Il en est des tigres comme des loups, des pumas ou des hommes. Le même nom peut désigner un être qui n'est plus que le fantôme, l'apparence, le souvenir de celui dont il a hérité le nom. 

Nous sommes alors devant une illusion, un mensonge, une tromperie, car le même nom devrait toujours désigner la même chose.

Plutarque raconte l'histoire d'un étranger qui arriva un jour à Sparte longtemps après la défaite des Lacédémoniens à Leuctres. Parcourant la place, il interrogea un habitant: "Où sont les Spartiates ?". L'habitant lui répondit laconiquement: "S'ils étaient encore là, tu n'y serais pas."

Pierre-Olivier Combelles

 

Loups à l'affût à la lisière d'un bois. Robert Bateman (artiste canadien contemporain résidant en Colombie Britannique)



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