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Le Rouge et le Blanc

Les oiseaux meurent au Pérou

12 Mai 2012 , Rédigé par Pierre-Olivier Combelles

Fou mort sur la plage Lobos Marinos Pérou photo PO Combell

Fou varié (Sula variegata) mort sur la plage, visiblement en état d'inanition, sur la plage Lobos marinos, à 127 km au sud de Lima. Mai 2012. Ph.: Pierre-Olivier Combelles.

 

Les oiseaux de mer, Pélicans et Fous, meurent par dizaines de milliers sur les côtes du Pérou. Pour la presse péruvienne, dont l'honnêteté est proverbiale, c'est la température anormalement chaude de l'automne austral qui a fait fuir l'anchoveta (les anchois), dont se nourrissent ces oiseaux, plus bas vers le sud, à la recherche d'eaux plus froides. 

Il n'y a pas que les oiseaux qui meurent: les dauphins aussi, par milliers. Il semblerait que la prospection sismique le long de la côte détruise leur système sonar. On craint à présent que les côtes de Tumbes et de Piura, au nord du pays, où les baleines viennent de la Patagonie de juin à novembre pour mettre au monde leur petits, se transforme en un cimetière de cétacés.

Les otaries meurent aussi. J'ai vu un superbe mâle échoué sur la plage Lobos marinos près de Cerro Azul, à une centaine de km au sud de Lima, sans aucune trace de blessure ni de maladie. A Tumbes, près de la frontière avec l'Equateur, une cinquantaine d'otaries ont été trouvées mortes début août 2012 entre la province de Contralmirante Villar et le district de Canoas de Punta Sal. les pêcheurs locaux accusent les explorations sismiques de l'entreprise PBZ dans la région.

 

Otarie morte Playa Lobos Marinos mai 2012 photo POC

Otarie morte. Plage Lobos marinos, près de Cerro Azul, à 127 km au sud de Lima. Mai 2012. Photo: Pierre-Olivier Combelles.

 

A Chorrillos, petit port de pêche artisanale sous les falaises de Lima, 700 familles de pêcheurs sont dans la misère, survivant avec quatre ou cinq soles par jour (deux dollars), parce que le poisson a disparu du littoral. Ils n'ont plus les moyens de payer les taxes portuaires et les amendes, ni d'entretenir leurs embarcations, ni de construire de plus grands bateaux avec lesquels ils pourraient pêcher au large. La plupart des barques gisent sur le sable, inutiles, abîmées, souillées de détritus.

Cette année, pourtant, le Pérou a battu son record historique d'investissements étrangers. Pour les milieux d'affaires, le gouvernement et la presse, c'est un succès. L'industrie de la farine et de l'huile de poisson est florissante.

Et si c'était là que les anchovetas disparaissaient ?

 

324-pelicanos.jpg

Source: Otorongo/Peru 21


Dans les Andes, le lac Titicaca est pollué par les rejets de la ville de Puno qui ne cesse se grandir et, plus au nord, le magnifique lac Junin, situé à 4125 m d'altitude, siège d'une faune endémique, est en train de mourir à cause de la mine voisine de Cerro de Pasco.

Dans la rue, ont murmure que les rivières qui coulent des Andes vers le Pacifique sont polluées par les mines d'or "informelles" qui traitent le minerai au mercure et qui se sont considérablement multipliées avec la hausse de l'or, et que la pollution se répand dans la mer.

A Cajamarca, la population paysanne bloque depuis des mois Conga, le gigantesque projet de mine d'or à ciel ouvert de la trop célèbre compagnie Newmont. Le site est un lac, à la tête d'un vaste bassin hydrographique*.  Le Commandant (er) Ollanta Humala Tasso, candidat aux élections présidentielles en 2006 et 2011 avec un programme natiional et social, a fait campagne contre les abus des grandes entreprises minières. Elu président du Pérou en 2011 grâce à l'appui de la gauche, il a changé de cap à 180°, a soutenu Conga ("Conga va")  et laissé le gouvernement de droite exécuter la répression. En politique intérieure comme en politique extérieure, il maintient le Pérou dans la ligne néolibérale des gouvernements précédents et le renforce dans l'Alliance du Pacifique pro-américaine. Au Cuzco (mine Xstrata Tintaya), les paysans d'Espinar se battent avec des frondes contre les fusils de la police. Il y a d'autres Conga au Pérou, comme la nouvelle mine de Breapampa (Buenaventura) dans le département d'Ayacucho, qui a commencé son exploitation en 2012 dans des conditions hydrologiques analogues. Actuellement, plus de 100 communautés indigènes sont affectées par la superposition de différents projets extractivistes sur leurs territoires.

C'est le Pérou qu'ont créé ceux qui prônent le "développement" et les "investissements" fondés sur l'industrie extractiviste.

Pendant ce temps-là, les bidonvilles continuent de croître dans le désert autour de la monstrueuse mégapole archi-polluée. Lima compte aujourd'hui plus de 10 millions d'habitants, le tiers de la population du pays, presque tous venus des Andes, abandonnant leurs terres et l'exigeant travail des champs. Les autres campesinos partent sur le versant amazonien pour cultiver la coca, la seule culture qui rapporte beaucoup, dans les VRAE (Valle de los Rios Apurimac y Ene), où les narcos sont rois et où de mystérieux "terroristes" tirent les soldats comme des pigeons. Le Pérou est devenu le premier producteur de coca/cocaïne du monde, devant la Colombie. La forêt amazonienne du Pérou perd 150.000 hectares chaque année à cause de la déforestation (source: IBC).

Les accords commerciaux avec les pays voisins, les USA et l'UE ont ouvert les frontières au dumping des aliments industriels. Alors, à quoi sert de maintenir l'agriculture de subsistance ? 

Ce n'est pas grave, il y a les programmes d'assistance et le poulet barato (bon marché) des élevages de la côte, nourri aux hormones et à la farine d'anchoveta, qui arrive partout, jusque dans les petites villes de province. Le Pérou importe 100% du soja, 90% du blé, 60% du maïs jaune dur et 55% de l'huile alimentaire.

Et d'ailleurs, l'agriculture d'exportation n'est-elle pas en plein boom ? La Banque Mondiale n'a-t-elle pas encouragé les spéculateurs à acheter massivement les terres agricoles en Amérique du sud ? Ne trouve-t-on pas les mangues, les asperges, les avocats, la quinua et la maca du Pérou sur tous les marchés internationaux, sous le label "commerce équitable" ou pas ?

Pour les riches qui ont les moyens de se les payer, il est vrai, ... avec le travail des pauvres.

Les oiseaux ne mourront pas seuls au Pérou. 

 

Pierre-Olivier Combelles

 

 

* "Cabecera de cuenca" en espagnol.

 

 

Bidonvilles derriere Casuarinas mars 2012 PH PO Combelles

Les constructions des "invasores" s'étendent à perte de vue dans le désert, derrière la colline de Casuarinas, le luxueux quartier résidentiel au sud de Lima. Photo: P.O. Combelles 2012.

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