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Le Rouge et le Blanc

L'américanisation du langage quotidien (J.-F. Billeter)

25 Juillet 2013 , Rédigé par Béthune

(I) L’américanisation du langage quotidien est le phénomène le plus sournois. Il n’est pas mauvais en soi qu’une langue soit influencée par une autre ou se mette même à son école. Mais dans le cas présent, il s’agit d’un appauvrissement, et d’un appauvrissement qui va uniformément dans le sens de la soumission à la logique de la marchandise. La contagion progresse par l’attrait du moindre effort. La simplification du vocabulaire dispense de choisir ses mots, donc de penser. En outre, les ressources anciennes sont comme effacées à mesure. Une fois que nous serons enfermés dans ce nouveau langage, nous serons privés du moyen de formuler « la moindre objection contre le discours marchand » (Debord, Commentaires…). Dans 1984, les promoteurs de la « novlangue » prédisent qu’à la fin, ils rendront « littéralement impossible le crime-de-pensée parce qu’il n’y aura plus aucun mot pour l’exprimer ». Nous allons aujourd’hui par simple inertie et très vite vers cette forme accomplie de soumission à l’ordre établi. Dans les banques ou les postes, par exemple, le regard rencontre désormais partout des panneaux portant l’inscription « merci de faire ceci » ou cela. En des temps civilisés, on vous priait de faire quelque chose et on vous remerciait ensuite le cas échéant. Dorénavant, on vous remercie tout de suite parce qu’on a cessé d’envisager que vous n’obtempéreriez pas. Ainsi se crée l’accoutumance à l’injonction unilatérale.

Il est temps, me semble-t-il, de reprendre les réflexions d’Orwell sur le langage politique (voir là-dessus Orwell, anarchiste tory de Jean-Claude Michéa, Climats, Castelnau-le-Lez, 1995) et de montrer que c’est le jargon économique qui est devenu la langue de bois de notre temps. Ce phénomène mériterait une étude comparable à celle que Victor Klemperer a consacrée à la corruption de l’allemand par la propagande national-socialiste, LTI (Lingua Tertii Imperii) (Reclam, Leipzig, 1975, 17e éd. 1998).

 

Note de fin de texte extraite de : Jean-François Billeter : Chine trois fois muette – De la place de la Chine dans le monde d’aujourd’hui. Leçon inaugurale N°7. Institut universitaire d’études du développement.

 

Jean-François Billeter a enseigné l’histoire chinoise à la Faculté de lettres de l’Université de Genève de 1972 à 1978 ; il y a créé l’enseignement de la langue, littérature et civilisation chinoises en 1976 et l’a dirigé jusqu’en 1999.

Cet essai est le texte de la leçon inaugurale qu’il a prononcée le 25 octobre 1999 lors de la séance d’ouverture de l’année académique 1999-2000 de l’Institut universitaire d’études du développement (IUED), Genève. Une partie de son contenu avait été déjà présentée dans le cadre d’une conférence donnée le 2 juin 1999 devant la Société Genève-Asie, à l’Institut universitaire de hautes études internationales (IUHEI), Genève.

 

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