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Le Rouge et le Blanc, ou le Fil d'Ariane d'un voyageur naturaliste

Guillaume Durocher: La sécession des élites françaises (Unz Review, 23 avril 2021)

28 Avril 2021 , Rédigé par Le Rouge et le Blanc Publié dans #Economie, #France, #Société

La sécession des élites françaises

La clé du succès... et des échecs de Macron

 

GUILLAUME DUROCHER - 23 AVRIL 2021

 

https://www.unz.com/gdurocher/the-secession-of-french-elites/

 

 

Dans les articles précédents, nous avons vu comment le sondeur français Jérôme Fourquet, dans son ouvrage L'Archipel français, a documenté statistiquement la montée du social-libéralisme, la présence et le caractère croissants des musulmans, et le déclin général de l'identité partagée en France.

 

Un autre phénomène crucial est ce que Fourquet appelle "la sécession culturelle, géographique et idéologique des élites [françaises]" (p. 94). D'une part, il y a un certain retranchement, les médias de l'élite française ayant réduit leur influence et leur portée sur la population générale, d'autre part, l'élite cherche à s'émanciper des contraintes du peuple, comme en témoigne la fuite dans les quartiers embourgeoisés, les écoles privées et l'expatriation pure et simple.

 

Le déclin des grands médias

 

Ces dernières années, on a assisté à un déclin constant des grands médias français. La chaîne de télévision TF1, qui jouissait d'une part hégémonique de 45% des téléspectateurs en 1988, ne représente plus que 20% en 2017 (p. 80). Les émissions d'information, les divertissements et les événements sportifs diffusés par TF1 signifiaient "qu'une très grande partie de la population vivait la même chose au même moment" (p. 79). À l'inverse, le pluralisme accru des médias a signifié un déclin du consensus social, car " les grands médias de masse, avec leurs larges audiences, ont participé à la création d'une vision commune et partagée du monde " (p. 79).

 

Le journal national Le Monde est passé de 408 000 exemplaires vendus en 2002 à 300 000 en 2016, même si cela ne semble pas trop grave étant donné l'augmentation de la consommation d'informations en ligne. Divers magazines ont également perdu entre 15 et 30 % de leurs ventes. Cette évolution a soumis les publications imprimées à une pression économique énorme qui n'a pas été compensée par les maigres recettes publicitaires en ligne. Les licenciements massifs de journalistes sont fréquents.

 

Fourquet prévient que nous sommes à l'aube de changements encore plus importants pour les médias, citant à nouveau les jeunes : "le paysage des médias et de l'information qui se maintient difficilement risque d'être complètement transformé d'ici 15 ans, lorsque la génération des baby-boomers, qui constitue le dernier bloc de lecteurs de la presse et de téléspectateurs des chaînes historiques, aura disparu" (p. 82).

 

Le résultat pratique d'un plus grand pluralisme médiatique est le déclin du consensus social. Les élites vivent de plus en plus dans leur propre réalité définie par les médias historiques qui ont une résonance émotionnelle pour elles. Les classes inférieures font de plus en plus défection et sont soumises à des variations entropiques (environ un tiers des jeunes Français croient aux "chemtrails" et aux programmes de contrôle de la météo [par exemple HAARP], p. 83).

 

Guillaume Durocher: La sécession des élites françaises (Unz Review, 23 avril 2021)

Une ségrégation de classe en hausse : gentrification, écoles, expatriation

 

Part des habitants de Paris qui sont des ouvriers ou des employés non cadres.

Part de la population parisienne ouvrière ou employée non cadre.

Les centres-villes se sont embourgeoisés avec des prix de l'immobilier élevés. Dans les années 1980, les ouvriers et les employés non cadres représentaient environ 55 % des résidents de villes comme Lyon, Toulouse, Strasbourg et Nantes. Aujourd'hui, ils ne représentent plus qu'un tiers environ, ayant été remplacés par des professionnels urbains (p. 99).

 

Les inégalités sociales se manifestent également dans la popularité croissante des écoles privées. En France, les écoles privées désignent essentiellement les écoles catholiques et étaient autrefois fréquentées non pas tant pour des raisons de classes sociales que pour des raisons de préférence religieuse. Désormais, les personnes aisées sont davantage surreprésentées dans le système scolaire privé, les parents inquiets faisant ce qu'ils peuvent pour échapper aux écoles publiques en déclin. Ce phénomène est plus grave dans les grandes villes comme Paris et Marseille, où de vastes pans du corps étudiant public ont été afro-islamisés.

 

Les nouveaux habitants noirs ou musulmans de France sont généralement moins sensibles aux questions d'antisémitisme ou au caractère sacré de l'holocauste. L'intimidation des juifs par les musulmans est censée être si répandue qu'il n'y aurait plus un seul élève juif dans les écoles publiques de Seine-Saint-Denis, le vaste département à majorité afro-islamique qui constitue l'angle nord-est du Grand Paris. Deux tiers des parents juifs qui choisissent d'envoyer leurs enfants dans des écoles juives disent craindre que leur enfant soit attaqué parce qu'il est juif (p. 212).

 

La proportion d'élèves issus de familles pauvres s'est effondrée dans les écoles d'élite françaises. La célèbre École nationale d'administration, la Haute École de commerce et d'autres écoles d'élite ont vu la proportion d'étudiants issus de familles défavorisées passer de 29 % en 1950 à 9 % dans les années 1990. Aujourd'hui, les enfants de cadres et de membres des classes supérieures représentent 85 % des étudiants (p. 102). Que cela soit dû à la stratification cognitive ou au népotisme, l'élite et les classes populaires sont de plus en plus séparées.

 

Outre l'auto-ségrégation croissante des riches dans leurs propres espaces physiques et médiatiques, Fourquet souligne la disparition de nombreuses expériences communes entre les classes. Les colonies de vacances bon marché étaient l'une de ces expériences, qui s'est depuis fracturée : les riches optent désormais pour des expériences spécialisées coûteuses (équitation...), les pauvres peuvent obtenir des offres subventionnées bon marché et joyeuses de leurs municipalités, et la classe moyenne renonce de plus en plus à cette expérience.

 

Jusqu'en 2002, les jeunes Français effectuaient leur service militaire quelle que soit leur classe sociale (contrairement à ce que l'on croit, les classes supérieures ne faisaient pas beaucoup moins de service que la population générale, p. 103). Macron est le premier président de la Cinquième République française à ne pas avoir accompli son service militaire*.

 

Le phénomène le plus radical de la sécession des élites est l'expatriation, les classes instruites et aisées de France partant à l'étranger pour trouver de meilleures opportunités de travail et/ou des impôts moins élevés. En 2002, 385 000 Français étaient enregistrés comme vivant à l'étranger. En 2017, ce chiffre était de 1 264 000, soit plus du triple en seulement 15 ans (p. 360). La Grande-Bretagne, la Suisse et le Luxembourg sont des destinations populaires, chacune d'entre elles ayant des impôts moins élevés, notamment pour les hauts revenus.

 

De plus, 16 % des ingénieurs français travaillent désormais à l'étranger, soit deux fois plus qu'en 2000 (p. 116). Parmi eux, beaucoup peuvent être des expatriés permanents et non des ingénieurs en mission temporaire à l'étranger.

 

Plus généralement, en Europe, le programme d'échange d'étudiants Erasmus a favorisé la fuite des cerveaux de l'Europe périphérique vers les pays plus riches d'Europe du Nord. Le programme a clairement contribué à la déracinement des jeunes Européens instruits.

 

La Belgique, en tant que pays partiellement francophone où la fiscalité sur certaines formes de richesse est faible, est une destination populaire pour les exilés fiscaux. Parmi les exemples les plus connus, citons l'acteur Gérard Depardieu (qui a récemment vendu sa maison), la personnalité de la télévision Arthur, Bernard Arnault (propriétaire de la société de mode LVMH) et de nombreux membres de la famille Mulliez (propriétaires des grandes chaînes de distribution Auchan, Decathlon, Leroy Merlin...). Environ 50 des 300 résidents les plus riches de Suisse sont français (pp. 113-4).

 

La base puissante mais limitée de Macron

 

Fourquet soutient de manière convaincante que la sécession physique et culturelle des échelons supérieurs de la société française a été un facteur crucial pour permettre l'élection du centriste-mondialiste Emmanuel Macron à la présidence. Il observe : " Un symptôme de l'ampleur de cet exode des forces vives et des richesses françaises est le fait que les candidats aux élections font désormais le circuit des capitales étrangères pour lever des fonds " (p. 352). Pendant la campagne présidentielle de 2017, Macron s'est rendu à Londres à six reprises pour lever des fonds auprès des expatriés français, dont beaucoup travaillaient dans la City, et les expatriés des destinations onéreuses ont massivement voté pour lui (San Francisco, Washington DC, Montréal . . .).

 

Pendant la campagne, le soutien précoce à Macron était corrélé au montant de la taxe foncière, pour laquelle il avait spécifiquement proposé une réduction d'impôt. Plus généralement, le meilleur prédicteur du soutien à Macron est le niveau d'instruction, les moins instruits ayant tendance à soutenir Marine Le Pen et/ou les Gilets jaunes. La France est cognitivement, temporellement et économiquement stratifiée entre les "gagnants ouverts" et les "perdants fermés" (p. 272), ou les "gens de n'importe où" et les "gens de quelque part".

 

Le parti de Macron, La République en Marche (" The Republic on the March ", LREM), a réussi à obtenir une majorité de sièges à l'Assemblée nationale. Ces nouveaux représentants étaient souvent inexpérimentés sur le plan politique et comprenaient une proportion sans précédent de femmes et de minorités ethniques. Cependant, malgré une campagne axée sur la "démocratie participative et la proximité avec les citoyens", les représentants de LREM sont plus élitistes que jamais : 69% des membres du nouveau parlement sont issus des classes supérieures, avec un déclin marqué de la représentation des classes moyennes (p. 365). 81% des membres du parti LREM sont des diplômés universitaires, contre seulement 28% de la population générale (p. 368). Quel exemple éloquent de la loi d'airain de l'oligarchie !

 

Les représentants de Macron ont souvent connu des débuts difficiles dans la vie publique. L'un d'eux s'est plaint à la radio que les Français ne parlaient que des bas salaires et du manque de pouvoir d'achat. Une représentante s'est plainte que son salaire parlementaire était inférieur à ce qu'elle avait reçu dans le secteur privé et qu'elle et ses pairs n'étaient "pas sûrs d'arriver à la fin [de leur mandat]." Macron a été largement critiqué comme étant "le président des riches".

 

Le succès de Macron reflète la consolidation des ~20% de la France en tant que bloc culturel et électoral. Toutefois, comme on pouvait s'y attendre, son message mondialiste particulier n'a pas pu trouver d'écho durable au-delà de ce noyau dur. Nous observons des phénomènes similaires dans d'autres pays lorsque l'Union européenne a parachuté des premiers ministres mondialistes, comme nous l'avons vu avec Mario Monti en Italie et Dacian Cioloș en Roumanie : le gouvernement mondialiste manque tout simplement d'attrait pour gouverner seul dans un système officiellement démocratique. Ces gouvernements s'effondrent assez vite, mais leur noyau dur peut se consolider politiquement autour de ~10-20% de l'électorat (représenté par les sociaux-démocrates en Italie et l'USR-PLUS en Roumanie).

 

Macron a judicieusement élargi son message au-delà des originalités de sa campagne libérale-mondialiste. Il exprime désormais des préoccupations quasi-protectionnistes typiquement françaises et s'est transformé en "président de tous", faisant des déclarations contradictoires et prenant diverses mesures pour plaire à la fois à l'électorat wok grandissant et aux inclinations fondamentalement de centre-droit (au moins sur la sécurité et l'identité) de la grande masse des électeurs français. Pour ne citer qu'un exemple récent parmi tant d'autres : Macron met simultanément en garde contre l'importation des guerres culturelles américaines woke et a récemment déclaré à un média américain que la France doit "déconstruire son histoire" pour devenir plus accueillante pour les Noirs et les musulmans. L'avenir nous dira si cela s'avère payant en 2022, mais à l'heure actuelle, c'est à lui de perdre l'élection.

 

Toutes ces tendances structurelles et politiques ne sont pas de bon augure pour la France. La fracture interne a peu de chances d'être surmontée. Le phénomène d'expatriation est grave et inédit. Quoi qu'on en dise, la fraction intelligente contribue de manière disproportionnée à l'organisation économique et aux prouesses technologiques d'un pays, qui sont elles-mêmes les fondements de la puissance nationale.

 

Certes, la France continue d'attirer un grand nombre de professionnels instruits d'Europe du Sud et de l'Est, et beaucoup de ces expatriés français ne sont pas "perdus pour l'Europe" dans la mesure où ils trouvent un emploi productif dans les pays voisins. Pourtant, en l'état actuel des choses, la déliquescence de l'État-nation français tant décrié n'est guère compensée par l'émergence d'une Europe invertébrée.

 

Guillaume Durocher

 

Traduit de l’anglais par Le Rouge et le Blanc.

 

* NdT: Non seulement M. Macron n'a pas effectué son service militaire, mais en plus il n'a pas d'enfant.  Donc, avec lui, pas de protection, pas de responsabilité, pas de futur. Il est l'acteur de la déconstruction, du chaos et du double discours, continuant la politique de ses prédécesseurs.

Guillaume Durocher: La sécession des élites françaises (Unz Review, 23 avril 2021)

L'Archipel français

Naissance d'une nation multiple et divisée

Jérôme Fourquet

Prix du livre politique 2019

 

En quelques décennies, tout a changé. La France, à l’heure des gilets jaunes, n’a plus rien à voir avec cette nation une et indivisible structurée par un référentiel culturel commun. Et lorsque l’analyste s’essaie à rendre compte de la dynamique de cette métamorphose, c’est un archipel d’îles s’ignorant les unes les autres qui se dessine sous les yeux fascinés du lecteur.

C’est que le socle de la France d’autrefois, sa matrice catho-républicaine, s’est complètement disloqué. Jérôme Fourquet envisage d’abord les conséquences anthropologiques et culturelles de cette érosion, et il remarque notamment combien notre relation au corps a changé (le développement de pratiques comme le tatouage et l’incinération en témoigne) ainsi que notre rapport à l’animalité (le véganisme en donne la mesure). Mais, plus spectaculaire encore, l’effacement progressif de l’ancienne France sous la pression de la France nouvelle induit un effet d’« archipelisation » de la société tout entière : sécession des élites, autonomisation des catégories populaires, formation d’un réduit catholique, instauration d’une société multiculturelle de fait, dislocation des références culturelles communes (comme l’illustre, par exemple, la spectaculaire diversification des prénoms).

À la lumière de ce bouleversement sans précédent, on comprend mieux la crise que traverse notre système politique : dans ce contexte de fragmentation, l’agrégation des intérêts particuliers au sein de coalitions larges est tout simplement devenue impossible. En témoignent, bien sûr, l’élection présidentielle de 2017 et les suites que l’on sait…

Avec de nombreuses cartes, tableaux et graphiques originaux réalisés par Sylvain Manternach, géographe et cartographe.

 

Jérôme Fourquet est analyste politique, directeur du département Opinion à l’IFOP.

 

https://www.seuil.com/ouvrage/l-archipel-francais-jerome-fourquet/9782021406023

 

 

 

Sur le même sujet et sur le même blog:

 

Pierre-Olivier Combelles: Un Indien de France

 

https://pocombelles.over-blog.com/article-un-70826976.html

 

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