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Rouge et Blanc, ou le Fil d'Ariane d'un voyageur naturaliste

Ivan Illich (1926-2002): Renaissance de l’homme épiméthéen ("Une société sans école", 1970)

27 Octobre 2022 , Rédigé par Pierre-Olivier Combelles Publié dans #Ivan Illich, #Philosophie

"J'ai la foi, et cette foi me libère"

Ivan Illich, cité par Jean-Michel Dijan (minute 39:13)

https://www.youtube.com/watch?v=71Db6vTwHzo

Jean-Marie Domenach (à gauche), la statue de Pandore dans un parc et Ivan Illich (à droite). Capture d'écran de l'entretien "Un certain regard" (1972).

Jean-Marie Domenach (à gauche), la statue de Pandore dans un parc et Ivan Illich (à droite). Capture d'écran de l'entretien "Un certain regard" (1972).

"Un certain regard": entretien filmé et en français, d'Ivan Illich avec Jean-Marie Domenach sur le mythe de Pandore et sur l'homme épiméthéen (1972). Vous pouvez le visionner ici sur youtube:

https://www.youtube.com/watch?v=K-eauppsNf0

ou sur Vimeo (sous-titré en anglais)

 https://vimeo.com/58170701 C

'Dans les pays capitalistes, communistes et « sous-développés », une minorité commence d’apparaître qui éprouve un doute, se demande si l’Homo faber est bien l’homme véritable. Et c’est ce doute partagé qui annonce une nouvelle élite, à laquelle appartiennent des personnes de toute classe, de revenus divers, de croyances différentes."

Ivan Illich

 

Chapitre 7

Renaissance de l’homme épiméthéen

Ivan Illich: Une société sans école (Deschooling Society) Traduit de l’anglais par Gérard Durand. Éditions du Seuil, Paris, 1971 et 1980. Réédité dans les Œuvres complètes, Vol 1 (Fayard2014).


Notre société ressemble à cette machine implacable que je vis une fois dans un magasin de jouets à New York. C’était un coffret métallique ; il vous suffisait d’appuyer sur un bouton et le couvercle s’ouvrait avec un claquement sec ; une main métallique apparaissait alors. Ses doigts chromés se dépliaient, venaient saisir le bord du couvercle. Ils tiraient et le couvercle se refermait. Comme c’était une boîte, vous vous attendiez à pouvoir y trouver quelque chose... Elle ne contenait qu’un mécanisme de fermeture automatique. Cette petite machine semblait être tout le contraire de la célèbre boîte de Pandore.
La Pan-Dora originelle (la « dispensatrice de tout ») fut une déesse de la terre à l’époque préhistorique et patriarcale de la Grèce. Notre Pandore laissa tous les maux s’enfuir d’une outre ou d’une jarre (pithos), qu’elle sut pourtant refermer avant que l’espoir puisse s’en échapper. L’histoire de l’homme apollonien débute au moment où ce mythe de Pandore perd de sa force ; et tout s’achèvera dans ce coffret capable de se refermer seul ! C’est l’histoire d’une société au sein de laquelle des hommes à l’esprit prométhéen élevèrent les institutions qui devaient enfermer les maux vagabonds. C’est l’histoire du déclin de l’espoir et de la montée d’espérances sans cesse grandissantes.
Mais pour comprendre cette évolution, il nous faut redécouvrir la différence entre l’espoir et les espérances. L’espoir, dans son sens fort, signifie une foi confiante dans la bonté de la nature, tandis que les espérances, dans le sens où nous utiliserons ici ce terme, veulent dire que nous nous fions à des résultats voulus et projetés par l’homme.
Espérer, c’est attendre d’une personne qu’elle nous fasse un don. Avoir des espérances, au contraire, nous fait attendre notre satisfaction d’un processus prévisible qui produira ce que nous avons le droit de demander. L’ethos prométhéen a maintenant étouffé l’espoir.
La survie de la race humaine dépend de sa redécouverte en tant que force sociale.
La Pandore du mythe, la généreuse donatrice originelle, fut envoyée sur terre porteuse d’une amphore qui contenait tous les maux, et il ne s’y trouvait qu’un seul bienfait : l’espoir. Or le primitif vivait dans le monde de l’espoir. Pour survivre, il se fiait à la générosité de la nature, aux dons des divinités et aux talents instinctifs de sa tribu. Les Grecs de l’époque classique cessèrent de parler de l’espoir, ils commencèrent de le remplacer par les « espérances ». Ils crurent que Pandore avait libéré à la fois les maux et les bienfaits, mais ils ne se souvinrent d’elle que pour la blâmer d’avoir laissé s’enfuir les premiers ; surtout, ils oublièrent que la dispensatrice était aussi la gardienne de l’espoir.
Ils racontaient l’histoire de deux frères, Prométhée et Épiméthée. Le premier prévint le second de se méfier de Pandore. Loin de suivre ce conseil, Épiméthée préféra l’épouser.
Dans la Grèce classique, le nom « Épiméthée », qui signifie « celui qui regarde derrière lui », prit le sens de « balourd », de « sot ». Les Grecs de l’époque classique et patriarcale possédaient une tournure d’esprit morale et misogyne telle qu’imaginer la première femme les soulevait d’horreur. Ils construisirent une société fondée sur la raison et l’autorité. Ils conçurent et élevèrent des institutions qui leur permettraient, pensaient-ils, de tenir en respect les maux répandus sur la terre. Ils découvraient qu’ils avaient le pouvoir de façonner le monde et de le domestiquer pour satisfaire à leurs besoins et à leurs désirs. Et sur ce qu’ils étaient capables de bâtir et de créer de leurs mains, ils voulurent modeler leurs besoins et les futures demandes de leurs descendants. Ils se firent législateurs, bâtisseurs, auteurs, créant Constitutions et œuvres d’art pour qu’elles servent d’exemples et de règles aux générations à venir. Alors qu’il suffisait au primitif de participer à l’expérience mythique pour être initié au savoir de la société, chez les Grecs l’homme véritable se définit comme l’excellent citoyen qui, par la paideia, s’est soumis aux institutions élevées par les ancêtres.
Le passage d’un monde où l’on interprétait les rêves à un autre où l’on rend des oracles se reflète dans l’évolution du mythe. Depuis des temps immémoriaux, on célébrait le culte de la déesse de la terre sur les pentes du Parnasse. C’était là que se trouvait, disait- on, le centre, le nombril de la terre ; à Delphes (qui vient du mot delphis, la « matrice ») dormait Gaïa, la sœur de Chaos et d’Éros. Son fils, le dragon Python, veillait sur ses rêves baignés de la lumière lunaire et humides de rosée ; jusqu’au jour où Apollon, le dieu- soleil, le bâtisseur de Troie, apparut à l’Orient, vint tuer le dragon et s’empara de la caravane de Gaïa. Les prêtres du dieu s’établirent dans l’ancien sanctuaire. Ils s’assurèrent les services d’une vierge, l’assirent sur un trépied au-dessus du nombril fumant de la terre et la soûlèrent de vapeurs. Ils transcrivirent ses divagations en hexamètres oraculaires d’une utilité immédiate ; de tout le Péloponnèse, les hommes vinrent soumettre leurs problèmes au sanctuaire d’Apollon. Les consultations étaient de toute nature. On s’enquérait, par exemple, des mesures propres à mettre un terme à une peste ou à une famine, du choix d’une Constitution qui conviendrait à Sparte, de l’emplacement favorable où bâtir des cités qui, plus tard, deviendraient Byzance et Chalcédoine. La flèche qui ne dévie pas de sa course devint le symbole d’Apollon et tout ce qui le concernait fut conçu comme raisonnable et utile.Lorsque Platon, dans La République, décrit l’État idéal, il en bannit déjà la musique populaire et seules trouvent grâce à ses yeux la harpe et la lyre d’Apollon, parce que leurs cordes peuvent créer « les harmonies de la nécessité et celles de la liberté, celles qui conviennent aux infortunés comme aux fortunés, les harmonies du courage et celles de la tempérance qui conviennent au citoyen ». Les citadins s’effrayaient de la flûte de Pan et de son pouvoir d’éveiller les instincts. « Seuls, dit encore Platon, les bergers peuvent jouer de leur syrinx et ce, seulement à la campagne. »
L’homme assumait la responsabilité des lois sous lesquelles il voulait vivre et modelait le monde à sa propre image.
L’initiation primitive, par l’entremise de la terre maternelle, à la vie mythique s’était changée en éducation (paideia) du citoyen qui, sur le forum, se sentait à l’aise.
Le monde des primitifs est gouverné par le destin, les faits et la nécessité. En dérobant le feu céleste, Prométhée changea cela, les faits contraignants se muèrent en problèmes à résoudre, il mit en doute la nécessité et défia le destin. L’homme pouvait alors prendre le monde au piège du réseau de ses routes, de ses canaux, de ses ponts, créer un décor à sa mesure. Il prenait conscience de pouvoir affronter le destin, de changer la nature et de façonner le milieu où il vivrait, bien que ce fût encore à ses risques et périls. L’homme contemporain veut aller plus loin : il s’efforce de créer le monde entier à son image. Il construit, planifie son environnement, puis il découvre que pour y parvenir il lui faut se refaire constamment, afin de s’insérer dans sa propre création. Et, de nos jours, nous voilà placés devant un fait inéluctable : l’enjeu de la partie, c’est la disparition de l’homme.
Vivre à New York suppose l’apparition d’une conception particulière de la nature de l’existence et de ses possibilités. Sans cette vision, la vie à New York devient impossible. Un enfant des rues n’y touche jamais rien qui n’ait été scientifiquement conçu, réalisé et vendu à quelqu’un ; les arbres qui existent encore sont ceux que le service des jardins publics a décidé de planter. Les plaisanteries que l’enfant entend à la télévision ont été programmées à grands frais. Les détritus avec lesquels il joue dans les rues d’Harlem ne sont que les emballages conçus pour attirer le consommateur. L’éducation elle-même se définit comme la consommation de diverses matières faisant partie de programmes, objets de recherche, de planification et de promotion des ventes. Tous les biens sont le produit de quelque institution spécialisée et ce serait sottise, par conséquent, que d’exiger quelque chose qu’une institution quelconque ne saurait produire. L’enfant de la ville n’a rien à attendre, rien à espérer, sinon ce que lui promet le développement possible des méthodes de fabrication. Pour satisfaire son imagination, on lui fournit au besoin quelque récit d’« anticipation » ! Et que connaît-il, d’ailleurs, de la poésie de l’imprévu ?
Son expérience en ce domaine se limite à quelque découverte dans le caniveau : une pelure d’orange qui flotte sur une flaque. Il en vient à attendre l’instant où l’ordre implacable s’interrompra : une panne d’électricité, une échauffourée dans la rue. Souvent, il s’abandonne, il se laisse aller à musarder, à faire le sot, et c’est la seule expérience poétique dont il dispose encore !
Et puisqu’il n’y a rien de désirable qui n’ait été prévu, l’enfant de la ville tire bientôt la conclusion que nous serons toujours capables de concevoir une institution pour satisfaire chacun de nos besoins. Pour lui, il va de soi que les méthodes de production ont le pouvoir de créer la valeur. Que le but recherché soit de rencontrer une compagne, de rénover un quartier ou d’acquérir la possibilité de lire, on le définira de telle sorte que sa réussite puisse être l’objet d’une technique. Celui qui sait qu’une demande suppose une production s’attend bientôt à ce que la production crée la demande. Si l’on peut faire un véhicule lunaire, de même on peut créer la demande du voyage sur la lune. Ne pas aller où l’on peut se rendre serait un acte subversif. Il révélerait la folie du postulat que toute demande satisfaite conduit à la découverte d’une autre encore plus considérable et qu’il faut, à nouveau, satisfaire. Une telle révélation arrêterait le progrès. Ne pas produire ce qu’il est possible de produire ferait apparaître ce que dissimule la loi des « espérances grandissantes », euphémisme pour désigner, sans doute, cet abîme de frustration toujours plus profond. Cette loi, pourtant, gouverne une société bâtie sur la coproduction des services et d’une demande accrue.
La seule représentation de l’état d’esprit du citadin moderne que nous puissions trouver dans la tradition serait peut-être ces images de l’enfer où l’on voit Sisyphe, puni d’avoir un moment enchaîné Thanatos, pousser son rocher : il va atteindre le sommet, la pierre lui échappe. Ou ce pourrait être Tantale. Ce dernier, invité par les dieux à partager leur repas, en profita pour dérober le secret de la préparation de l’ambroisie, véritable panacée qui donnait l’immortalité. Il fut condamné à la faim et à la soif éternelles. Nous le voyons debout au milieu d’une fraîche rivière ; il se penche pour boire, les eaux se dérobent, tandis que les branches chargées de fruits s’écartent lorsqu’il tend la main. Un monde de demandes sans cesse croissantes n’est pas seulement d’une nature mauvaise, il devient tout bonnement l’enfer...
L’homme peut dorénavant tout demander puisqu’il n’imagine rien qu’une institution ne soit pas capable de lui fournir. Ce pouvoir n’est pourtant qu’une source de frustrations sans cesse renouvelées. Il s’est armé d’outils tout-puissants mais ce sont ses outils qui le dirigent. Toutes les institutions par lesquelles il entendait exorciser les maux originels sont devenues des cercueils dont le couvercle se referme sur lui. Les êtres humains sont pris au piège : prisonniers des boîtes qu’ils fabriquent pour enfermer les maux que Pandore avait laissés s’échapper. Dans la lourde fumée qui s’élève à l’ère industrielle, la réalité s’estompe et, d’un coup, nous nous trouvons dans l’obscurité.
Cette réalité, d’ailleurs, ne dépend-elle pas de la décision de l’homme ? Le même président qui ordonnait l’inefficace invasion du Cambodge pourrait tout aussi bien décider d’utiliser la bombe atomique et son efficacité absolue. Le bouton d’Hiroshima est devenu le nombril du monde. L’homme a acquis le pouvoir de faire en sorte que Chaos écrase à la fois Éros et Gaïa. Cette nouvelle puissance, qui lui permettrait de faire éclater la terre, devrait nous rappeler constamment que les institutions non seulement créent leurs propres fins, mais possèdent également le pouvoir de se détruire et nous avec.
Certes, l’armée fournit un exemple évident de l’absurdité des institutions modernes. Comment pourrait-elle défendre la liberté, la civilisation, la vie, sinon en les annihilant ?
Quand les militaires parlent de « sécurité », ils entendent par là la possibilité d’en finir avec la terre tout entière.
Mais l’absurdité n’est pas le privilège de l’armée, elle est tout aussi apparente dans les autres institutions. Assurément, leur personnel ne dispose pas d’un bouton sur lequel appuyer pour déclencher leur puissance destructrice ; mais elles n’en ont pas besoin !
Elles sont comme la boîte-jouet mystérieuse avec sa main mécanique qui vient empoigner le couvercle du monde. Elles créent des besoins plus vite qu’elles ne peuvent les satisfaire et, tandis qu’elles s’efforcent en vain d’y parvenir, c’est la terre qu’elles consument. Cela est vrai de l’agriculture comme de l’industrie, de même que de la médecine et de l’enseignement. L’agriculture moderne épuise les sols. La « révolution verte » est sans doute capable, grâce à de nouvelles semences, de tripler le rendement d’un hectare, mais il lui faut une quantité proportionnelle d’engrais, d’insecticides, d’eau et d’énergie. Et ce faisant, comme lorsqu’il faut produire les autres biens, on empoisonne l’atmosphère et les océans. Des ressources irremplaçables sont ainsi menacées. Si la combustion continue de croître au rythme actuel, nous brûlerons bientôt l’oxygène de l’air plus vite qu’il ne peut être remplacé. Quelles raisons aurions-nous de croire que la fission ou la fusion puissent remplacer la combustion sans que les dangers s’en trouvent amoindris ? Nos docteurs-sorciers remplacent les sages-femmes et promettent de faire de l’homme un être meilleur, planifié par les bons soins de la génétique, à l’humeur égale garantie par les tranquillisants ; lorsqu’il sera mortellement malade, ils sauront prolonger son sursis. Le triomphe de l’hygiène devient l’idéal contemporain. Nous devrons vivre dans un monde aseptisé où tous les contacts entre les êtres humains, entre l’homme et son milieu, seront l’objet d’infaillibles prévisions et manipulations. Dans ce but, nous avons fait du système scolaire une méthode de production d’un homme qui puisse s’intégrer à un monde où tout est planifié. L’école est ainsi devenue le meilleur outil pour prendre l’homme à son propre piège. Inexorablement nous cultivons, traitons, produisons, scolarisons jusqu’à ce que le monde en meure.
Comme nous le disions, l’absurdité de l’institution militaire est évidente. Il est, par contre, plus difficile d’apercevoir celle des institutions non militaires qui est encore, à y bien regarder, plus effrayante, précisément parce qu’elle se manifeste de façon inexorable. Nous savons quel relais électrique ne doit pas se fermer pour éviter le désastre atomique. Nous ne disposons d’aucun coupe-circuit pour prévenir l’holocauste écologique.
Au cours de l’Antiquité, l’homme s’aperçut qu’il pouvait façonner le monde, mais il ne cessa pas de le considérer comme une demeure précaire, et la vie demeurait encore pour lui farce et tragédie. On commença de faire confiance à la nature humaine avec le développement des institutions démocratiques, pour peu qu’elle fût placée dans leur cadre. Il y avait encore équilibre entre ce que l’on attendait des institutions et de la bonne volonté d’autrui. Les métiers traditionnels prirent de l’extension et, avec eux, les institutions nécessaires à leur exercice.
Cependant, sans s’en apercevoir, on prit peu à peu l’habitude de faire d’abord confiance au mécanisme institutionnel plutôt qu’à la bonne volonté de l’homme. Ainsi, le monde commença de perdre sa dimension humaine, jusqu’à notre temps où se retrouve la contrainte des faits et de la fatalité, comme aux époques dites « primitives ». Mais l’univers chaotique du barbare était, en fait, constamment soumis aux interventions de divinités mystérieuses et anthropomorphes, tandis que nous ne pouvons attribuer le chaos de notre monde qu’à notre propre action et à notre propre planification. L’homme est maintenant le jouet des savants, des ingénieurs et des planificateurs.
Personne n’échappe à cette logique particulière qui apparaît dans nos déclarations comme dans celles d’autrui. Je connais un village mexicain où il ne passe pas plus d’une douzaine de voitures par jour. Un jour, un Mexicain jouait aux dominos juste devant chez lui, sur la nouvelle route macadamisée. Une voiture arriva à toute vitesse et le tua. Un touriste américain me raconta l’accident. Il était encore sous le coup de l’émotion, et pourtant il conclut : « Ce gars-là, ça devait lui arriver !»
Au premier abord, cette remarque ne diffère pas du commentaire d’un primitif, d’un habitant de la brousse racontant l’aventure survenue à un membre de la tribu qui n’a pas respecté quelque tabou et, par conséquent, a perdu la vie. Mais les deux constatations n’ont finalement pas le même sens. Le primitif attribue l’événement funeste à quelque puissance surnaturelle, incompréhensible et aveugle, tandis que notre touriste éprouve une crainte respectueuse devant la logique inexorable de la machine. Le primitif ne ressent aucune responsabilité, le touriste y est sensible mais il s’efforce de rejeter ce sentiment. Ni l’un ni l’autre ne sont capables de percevoir le ressort du drame classique, la logique de la tragédie qui sous-tend l’entreprise personnelle et la révolte. Le primitif n’en a pas encore pris conscience, le touriste l’a perdue. L’univers mythique de l’Américain, comme celui du primitif, est constitué de forces inertes, inhumaines. Ils ne connaissent pas l’expérience du tragique, de la révolte. Pour l’homme de la brousse les événements se conforment aux lois de la magie, pour notre Américain à celles de la science, ou, si l’on veut, à celles de la mécanique qui pour lui régissent les événements physiques, sociaux et psychologiques.
L’humeur du public en 1971 est favorable à un changement profond de la direction prise par la recherche d’un avenir prometteur. Les objectifs que paraissent servir les institutions sont continuellement bafoués par les résultats. Le programme contre la pauvreté produit un nombre plus considérable de pauvres, la guerre en Asie multiplie les Viêt-congs, l’aide technique conduit à un sous-développement accru, les centres de contrôle des naissances font augmenter le taux de survie et contribuent à l’explosion démographique, les écoles produisent sans cesse plus de laissés-pour-compte et, si l’on parvient à diminuer quelque source de pollution, c’est généralement au profit d’une autre.
Quant aux consommateurs, ils s’aperçoivent que plus ils peuvent acheter, plus ils éprouvent de surprises désagréables. Tout récemment encore, il paraissait logique d’attribuer cette épidémie de troubles fonctionnels au retard pris par la science face aux exigences technologiques grandissantes, ou d’en rendre responsable la malignité des ennemis : l’homme d’une autre race, d’une autre classe, d’une autre idéologie. Mais les espérances mises dans la science diminuent, de même que l’on ne parvient plus à croire que la dernière guerre ait été véritablement la dernière.
Comment le consommateur expérimenté croirait-il encore à la magie toute-puissante de la technique ? Ne sait-il pas que les ordinateurs se dérèglent, que les hôpitaux créent leurs maladies infectieuses, que prendre sa voiture va le jeter dans les embouteillages, que le téléphone fonctionne mal ? Il y a seulement dix ans, il paraissait raisonnable de croire à l’avènement d’une vie meilleure grâce aux progrès de la science. Maintenant les hommes de science font peur aux enfants ! Certes, les opérations lunaires ont démontré que l’on pouvait presque éliminer l’erreur humaine dans un système d’une extraordinaire complexité. Cela ne suffit pas à calmer nos craintes : le consommateur est incapable de se plier au mode d’emploi du monde où on veut le faire vivre et la maladie paraît sans remède. Pour le réformateur social, il n’est pas non plus question de revenir aux idées du milieu du siècle. On n’espère plus remédier au problème d’une juste répartition des biens en parvenant à les créer en abondance. Le coût du conditionnement capable de satisfaire les goûts modernes a monté en flèche, et par « modernes » on entend la nécessité du vieillissement des produits, déjà passés de mode avant même que le besoin soit satisfait.
Les limites des ressources terrestres commencent d’apparaître. Aucune découverte scientifique ou technique ne pourrait fournir à tous les habitants du monde les biens et les services dont disposent les pauvres des pays riches. La technologie la plus révolutionnaire, la moins « gourmande » que l’on nous propose exigerait pour atteindre cet objectif l’extraction de cent fois plus de fer, d’étain, de cuivre, de plomb...
Les enseignants, les médecins, les employés des services sociaux s’aperçoivent que leurs différents métiers ont à tout le moins un point de ressemblance. Ils créent une demande accrue des services institutionnels qu’ils représentent et ne peuvent jamais la satisfaire.
Non seulement ce qui paraissait, il n’y a pas si longtemps, une solution raisonnable nous devient suspect, mais c’est l’ensemble de la sagesse conventionnelle dont on se méfie. Même les lois de l’économie semblent ne plus s’appliquer en dehors des limites étroites du secteur géographique et social où se trouve rassemblée la plus grande part de l’argent. L’argent est certes facile à faire circuler, mais uniquement dans une économie fondée sur la productivité mesurée en termes monétaires. C’est ce que font à la fois les pays capitalistes et communistes, qui comparent leur productivité en calculant en dollars leurs prix de revient et leurs bénéfices. Les régimes capitalistes s’enorgueillissent de leur niveau de vie plus élevé, preuve de leur supériorité. Les communistes se vantent de leur taux de croissance plus élevé qui indique, selon eux, leur triomphe inévitable. Mais quelle que soit l’idéologie, le coût total d’une productivité accrue grandit en proportion géométrique. Les institutions les plus importantes rivalisent férocement pour disposer des ressources dont aucun inventaire ne fait état : l’air, les océans, le silence, la lumière, la santé. Elles n’attirent l’attention du public sur la raréfaction de ces ressources que lorsqu’elles sont presque irrémédiablement avilies. Partout la nature devient nocive, la société inhumaine ; la vie privée est envahie et la vocation personnelle étouffée.
Une société qui a choisi d’institutionnaliser ses valeurs assimile la production des biens et des services à leur demande. L’éducation qui nous fait ressentir la nécessité de bénéficier d’un produit est comprise dans le prix de ce dernier. L’école est l’agence de publicité qui nous fait croire que nous avons besoin de la société telle qu’elle est. Dans une telle société, il faut sans cesse profiter davantage des valeurs offertes. Les plus gros consommateurs rivalisent âprement pour être les premiers à épuiser la terre, à se remplir la panse, à discipliner le menu fretin des consommateurs et à dénoncer ceux qui trouvent encore leur satisfaction à se contenter de ce qu’ils ont. L’ethos de l’insatiabilité se retrouve, ainsi, à la base du saccage du milieu physique, de la polarisation sociale et de la passivité psychologique.
Quand les valeurs ont été institutionnalisées dans des processus planifiés et mécanisés, les membres de la société moderne croient que bien vivre consiste à avoir des institutions définissant les valeurs qu’à la fois eux et leur société croient nécessaires. On pourrait d’ailleurs définir la valeur institutionnelle comme le niveau de production d’une institution. La valeur correspondante de l’homme se mesure à son aptitude à consommer et à dégrader les produits institutionnels, créant ainsi une nouvelle demande plus forte que la précédente. Quelle est la valeur de l’homme institutionnalisé ? On ne lui demande que d’être un bon incinérateur ! Il est devenu, en quelque sorte, l’idole de ses œuvres. Il est la chaudière qui brûle les valeurs produites par ses outils. Et il n’existe aucune limite à sa voracité. Il vit dans la démesure, dans un idéal prométhéen porté à l’extrême.
L’épuisement et la pollution des ressources de la terre sont surtout le résultat d’une corruption de l’image qu’il se fait de lui-même, d’une régression de sa conscience.
Certains suggèrent de parler d’une mutation : l’animal social est devenu un organisme parasitaire des institutions. Cette institutionnalisation des valeurs positives, cette incroyance qu’un processus planifié de traitement donne finalement les résultats désirés par le bénéficiaire, cet ethos du consommateur se trouvent au cœur de l’illusion prométhéenne. Il faut arracher les valeurs aux institutions pour découvrir un nouvel équilibre dans le milieu où nous vivons.
Dans les pays capitalistes, communistes et « sous-développés », une minorité commence d’apparaître qui éprouve un doute, se demande si l’Homo faber est bien l’homme véritable. Et c’est ce doute partagé qui annonce une nouvelle élite, à laquelle appartiennent des personnes de toute classe, de revenus divers, de croyances différentes.
Elles se méfient des mythes de la majorité : des utopies scientifiques, du diabolisme idéologique et de cette attente du jour où les biens et les services seront enfin distribués de façon égale. Elles partagent cependant avec la majorité le sentiment d’être pris au piège, la conscience que la plupart des nouvelles décisions politiques adoptées avec un large soutien populaire conduisent à des résultats opposés à ceux que l’on se proposait d’accomplir. Pourtant, alors que la majorité prométhéenne des aspirants astronautes veut encore se dissimuler le problème fondamental, cette minorité en voie d’apparition commence de critiquer le deus ex machina scientifique, la panacée idéologique et la chasse aux démons et aux sorcières. Cette minorité commence d’exprimer sa méfiance à l’égard de nos institutions contemporaines qui nous lient comme les chaînes tenaient Prométhée à son rocher. Il faut que l’espoir confiant et l’ironie classique (eirôneia) s’unissent pour dénoncer l’erreur prométhéenne.
On interprète généralement le nom de Prométhée comme voulant dire « celui qui regarde l’avenir » ou parfois même comme « celui qui fait avancer l’étoile Polaire ». Par la ruse, il ravit aux dieux leur monopole du feu, enseigna aux hommes à s’en servir pour forger le fer, devint le dieu des technologues et finit enchaîné.
La pythie de Delphes a été remplacée par l’ordinateur avec ses panneaux de commande et ses bandes perforées. Les hexamètres de l’oracle sont devenus des codes de programmation. L’homme a cédé la barre à la machine cybernétique. La machine finale apparaît pour diriger nos destinées. Les enfants rêvent de quitter cette terre crépusculaire à bord de leurs vaisseaux spatiaux.
Vue de la lune, Gaïa la bleue pourrait apparaître à Prométhée comme la planète de l’espoir et l’arche de l’humanité. Une conscience nouvelle des limites terrestres et une nostalgie également nouvelle peuvent ouvrir les yeux de l’homme et lui faire voir pourquoi son frère Épiméthée, en épousant Pandore, choisit d’épouser la terre.
À ce point, le mythe grec prend une allure de prophétie favorable. Il nous dit que le fils de Prométhée fut Deucalion qui, comme Noé dans le récit biblique, tint la barre de l’arche ; il survécut au déluge pour devenir le père d’une humanité nouvelle qu’avec l’aide de Pyrrha, fille d’Épiméthée et de Pandore, il tira de la terre. C’est ainsi qu’il nous faut comprendre le sens de ce pithos que Pandora obtint des dieux et qui était le contraire de la boîte : c’est notre vaisseau, notre arche.
Il nous faudrait maintenant un nom pour ceux qui croient à l’espoir plus qu’aux espérances, un nom pour ceux qui aiment leur prochain plutôt que les biens, ceux qui croient que :

Personne n’est dépourvu d’intérêt,
leur destin est tel la chronique des planètes.
Rien en eux qui ne soit particulier,
comme planète diffère d’autre planète.

Il nous faudrait un nom pour ceux qui aiment la terre sur laquelle nous pouvons nous rencontrer.

Et si un homme vivait dans l’obscurité
et dans cette obscurité se faisait des amis,
eh bien, l’obscurité est bonne !

Il nous faudrait un nom pour ceux qui aident leur frère Prométhée à allumer le feu et à forger le fer mais qui le font pour développer leur aptitude à soigner, à aider, à s’occuper d’autrui, sachant que :

Et chacun a son monde bien à lui
et dans ce monde la merveille d’une minute
et dans ce monde le tragique d’une minute,
ce sont ses biens à lui*.

Pourquoi ne pas appeler ces frères et ces sœurs, porteurs de notre espoir, les Épiméthéens ?

Ivan Illich

* Ces citations sont extraites du poème Les Gens, d’Evgueni Evtouchenko.

Sur le même blog et sur le même sujet:

Ivan Illich (1926-2002), un penseur pour notre temps

https://pocombelles.over-blog.com/2014/11/ivan-illich-1926-2002-un-penseur-pour-notre-temps-5.html

Transcription de l'entretien d'Ivan Illich avec Jean-Marie Domenach (1972)

https://pocombelles.over-blog.com/2022/05/transcription-de-l-entretien-d-ivan-illich-avec-jean-marie-domenach-1972.html

Pour un tout petit temps seulement, nous sommes prêtés l'un à l'autre

https://pocombelles.over-blog.com/2016/08/pour-un-tout-petit-temps-seulement-nous-sommes-pretes-l-un-a-l-autre.html

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