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Rouge et Blanc, ou le Fil d'Ariane d'un voyageur naturaliste

Le mécanisme de la double pensée (Jean-Claude Paye)

14 Octobre 2015 , Rédigé par Béthune

(...) (La) double pensée (...) consiste à annuler un énoncé en même temps qu’il est prononcé, tout en maintenant ce qui a été préalablement donné à entendre. Ainsi, le député et le citoyen à qui s’adressent ces discours doivent avoir la capacité d’accepter des éléments qui s’opposent, sans relever la contradiction existante. Ils possèdent alors deux visions incompatibles.

Énoncer en même temps une chose et son contraire, produit une désintégration de la conscience. Le déni de l’opposition entre les deux propositions empêche toute représentation. Il n’est plus possible de percevoir et d’analyser la réalité. Dans l’incapacité de mettre l’émotion à distance, on ne peut plus qu’éprouver le réel, lui être soumis et non le penser et de l’organiser.
Un principe de l’asservissement

L’individu possède alors deux visions incompatibles et dénuées de tout lien. Le déni de l’opposition entre ces deux éléments supprime toute conflictualité, car il fait coexister au sein du moi deux affirmations opposées qui se juxtaposent sans s’influencer. Cette procédure est nommée « clivage » par la psychanalyse. Elle interdit tout jugement et entraîne une indifférenciation des éléments de la réalité. La déconstruction de la faculté de symboliser empêche la formation d’une mémoire et s’oppose ainsi à la constitution d’un « nous ». Nous transformant en monades, le discours a alors un effet de pétrification face à la toute puissance des institutions européennes et enferme dans la psychose : aucune autre politique n’est possible.

George Orwell a déjà décrit dans 1984, le dispositif de « double pensée » qui consiste à « retenir simultanément deux opinions qui s’annulent, alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux » [7]. Il avait déjà identifié ces « principes de l’asservissement » qui destituent l’individu de toute capacité de résistance, qui ont pour fonction d’effacer chez le sujet « tout souvenir de l’existence d’un désir possible de résistance » (...)

[7] 1984 (Première Partie, Chapitre III), George Orwell, Gallimard Folio 1980, p. 55.

[8] « Le Panoptique et 1984 : confrontation de deux figures d’asservissement », Christine Ragoucy, Psychanalyse 2010/2 (n° 18), Erès, p.85.

Source: L’emprise de l’image par Jean-Claude Paye

"L’expérience grecque est un cas d’école. Les États-Unis, qui ont imposé leur politique à la fois à Bruxelles, à Berlin et à Athènes, ont pu y tester la manière de paralyser une opposition populaire massive par l’emploi de la « double pensée ». Il reste maintenant à propager le sentiment d’impuissance obtenu dans le reste de l’Europe pour rendre possible le rattachement de la zone euro à la zone dollar dans un unique grand marché transatlantique."

http://www.voltairenet.org/article189020.html

Et par Jean-Claude Michéa...

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Marc de Smets (Nouvelles Clés): entrevue avec Jean Herbert (1897-1980)

13 Octobre 2015 , Rédigé par POC Publié dans #Asie, #Inde, #Japon, #Philosophie, #Religion, #Râmakrishna, #Jean Herbert

L'Orient de l'âme

Un entretien de Marc de Smets avec le philosophe orientaliste Jean Herbert, fondateur de la collection Spiritualités vivantes, chez Albin Michel.

Source: http://www.cles.com/debats-entretiens/article/l-orient-de-l-ame

Jean Herbert (1897-1980), imposant personnage aux multiples vies, orientaliste, fondateur des collections "Spiritualités vivantes" chez Albin Michel, interprète de conférences internationales (O.N.U), directeur de collections de dictionnaires techniques, toutes ces vies orientées dans un seul but : aider les gens à se comprendre, plus encore à se respecter mutuellement. Remercions Josette Herbert qui nous a remis ce montage d'entretiens effectués peu avant sa mort..

 

Nouvelles Clés : Jean Herbert, par quoi avez- vous commencé : par l'élude des spiritualités orientales ou par l'interprétation ?
Jean Herbert : Par la guerre (celle de 1914-18).
J'étais alors un très jeune officier de liaison et conseiller technique auprès de l'artillerie américaine parce que je savais l'anglais grâce à mon père qui l'a enseigné à l'Ecole des Sciences Politiques à Paris pendant 60 ans. Il était tout naturel qu'un tel exemple me conduise à préparer une licence d'anglais. C'est à l'occasion d'une permission que j'ai fait partie d'une mission à Londres composée de 4 représentants français présidée par le Ministre des Finances (1917). Dès notre arrivée, un breakfast réunissait à la table de Llyod Georges. Ce premier déjeuner international m'a permis d'effectuer ma première interprétation politique.
N. C. : Suivie de bien d'autres ?
J. H. : Suivie surtout des négociations d'armistice, puis de la Conférence de la Paix qui a préparé le Traité de Versailles où je me suis retrouvé interprète. Lorsque je suis revenu à mon unité, mes camarades n'y croyaient pas. J'y ai cru personnellement et j'ai continué dans cette voie. J'ai travaillé dans bien d'autres organisations, dans bien d'autres institutions internationales où je me suis aperçu que dans toutes ces réunions internationales, il était extrêmement difficile de s'entendre pour la raison bien simple que les gens qui représentent soit des Etats, soit des organisations, soit des groupes ethniques ou autres ne se réunissent que lorsqu'ils sont en désaccord ou Iorsqu'il y a un conflit ouvert ou latent. Avec cette conséquence qu'en face des oppositions d'intérêts, chacun cherche à faire triompher son point de vue, à défendre ses intérêts au préjudice des autres. Or c'est incontestablement la discipline de l'interprète qui m'a donné la faculté de faire ce que je fais en matière d'orientalisme car cette matière, comme l'interprétariat, se consacre à la découverte et à l'explication de l'être humain. Et en même temps, on recherche l'établissement des relations humaines, s'efforçant d'en justifier la nécessité.
N. C. : Un rapport existe donc entre l'orientatisme et le métier d'interprète.
J. H. : En fait, il y en a deux. Il y a d'abord un rapport en ce qui concerne la substance ou l'intention généraIe, tâcher de permettre aux gens de bien s'entendre entre eux afin qu'ils ne passent pas leurs temps à se quereller sinon à se battre ; et il y a aussi un rapport dans la forme ou plutôt dans la formation professionnelle. S'il est consciencieux et compétent, l'interprète de conférence doit faire abstraction de sa propre personnalité et se mettre dans la peau de l'orateur qu'il est appelé à traduire. Il doit être absolument passif, comme un disque vierge, pour recevoir, imbiber, assimiler ce que dit l' orateur et, en même temps que cette passivité, il doit avoir une activité extraordinairement intense et rapide pour transposer ce qu'il a entendu et pour l'exprimer à son tour de façon claire, parce qu'un véritable interprète ne se borne pas à traduire des mots, il doit faire passer, sans le déformer, le massage que voulait faire passer l'orateur.
C'est précisément cette double attitude qui m'a permis d'étudier aussi les religions orientales, en essayant de les comprendre passivement, en abdiquant ma propre personnalité, en m'y plongeant sans aucun esprit critique et ensuite en essayant de les rendre avec autant de clarté possible, comme les gens qui les pratiquent veulent qu'elles soient décrites. D'ailleurs l'interprétation est la plus grande université. A l'université, vous pouvez avoir un bon maître ou deux. En tant qu'interprète, vous en avez un nombre illimité puisque vous travaillez pour les plus grands spécialistes dans tous les domaines.
N. C. : Quel motif vous a poussé dans l'étude de la spiritualité orientale ?
J. H. : J'ai toujours été assez préoccupé de questions spirituelles. J'ai cherché longtemps dans le cadre du Christianisme (mon père était protestant et ma mère catholique), puis de la Science chrétienne qui m'a beaucoup attiré parce que ses fondateurs ne s'appuyaient pas sur les dogmes habituels du Christianisme mais faisaient appel à l'expérience personnelle comme preuve. Je m'y suis plongé avec enthousiasme parce que je recherchais justement une voie où la logique formelle n'aurait plus à intervenir du tout.
Mais j'y ai trouvé certaines choses qui me gênaient, en particulier ce complexe de supériorité et cette intolérance en face de gens qui appartiennent à d'autres religions ou à d'autres croyances. La curiosité m'a poussé à chercher si, dans les autres grandes religions, il en était de même, ou si au contraire il y avait des groupes religieux qui, tout en se livrant à une recherche spirituelle très authentique et très intense, considéraient non seulement avec tolérance mais avec respect les autres systèmes, les autres modes de cette recherche.
N. C. : Quand et à quelle occasion avez-vous pour première fois découvert l'Asie ?
J. H. : J'ai découvert d'abord l'Islam en allant faire un voyage en Turquie en 1925.
Cette découverte d'un pays en-dehors de la Chrétienté a été pour moi une véritable révélation.
Ce contact avec l'Islam - il en aurait été de même avec n'importe quel autre pays en dehors de la Chrétienté d'ailleurs - m'a fait réfléchir et m'a amené à faire une distinction que je n'avais jamais pensé à faire auparavant entre d'une part ce qui était une vérité française, une vérité européenne, une vérité chrétienne, et d'autre part une vérité véritablement humaine, c'est-à-dire vraie pour toute l'humanité. C'est une chose à laquelle beaucoup de gens n'ont sans doute jamais pensé, qui s'imaginent que ce qui est vrai sur le plan moral, social, religieux... etc, dans leur pays doit l'être aussi pour tout le reste de l'humanité. Et précisément, cette plongée dans un pays musulman m'a permis de saisir cette différence qui, je crois est capitale. Pourquoi une coutume qui est considérée comme respectable chez nous devrait- elle l'être aussi dans tous les pays, pourquoi ce qui semble blâmable chez nous devrait-il l'être nécessairement dans tous les autres pays ?
(...)
N. C. : Peut-on définir la "Sagesse orientale" ?
J. H. : C'est extrêmement difficile car l'Orient est une notion très vaste. Quand on parle de Sagesse orientale, on entend en réalité un désir de placer le spirituel avant le matériel, ce qui ne veut pas dire que l'on néglige complètement les considérations matérielles, mais qu'on les envisage, dans toute la mesure du possible, à la lumière de considérations spirituelles et qu'on se laisse guider dans sa vie quotidienne, par exclusivement par des considérations spirituelles mais tout au moins en essayant de ne jamais aller à l'encontre de celle-ci.
N. C. : Que vous a apporté votre étude de l'Orient ?
J. H. : Elle m'a permis de dégager un certain nombre d'idées générales.
N. C. : C'est-à-dire ?
J. H. : je suis arrivé à cette conclusion que ce qui différencie essentiellement l'Asie de l'Occident c'est que l'homme d'Asie a comme point de départ un sentiment, intime en lui, de la continuité de tout, alors que chez nous, nos recherches scientifiques, techniques nous poussent vers une discipline exactement opposée qui est de tout subdiviser, de tout opposer, de tout étiqueter, de tout couper en morceaux pour pouvoir étudier chacun d'eux plus à fond.
N. C. : C'est une technique tout à fait différente.
J. H. : Totalement. Mais c'est grâce à cela que nous avons pu développer notre science, que nous avons pu accroître nos techniques, arriver au niveau de vie auquel nous sommes parvenus. Toutefois, cela a fini par nous donner une vision du monde, de nos rapports avec le monde, de nos rapports entre nous qui est totalement fragmenté. Tandis que dans les domaines du temps, de l'espace et de la causalité, l'Asiatique possède, à un degré bien plus élevé que nous un sens de la continuité et de l'enchaînement logique et ininterrompu des choses et des événements. Le philosophe taoîste Lie Tse nous a probablement fourni la meilleure clef de toute l'Asie lorsqu'il a écrit : "le continu est la plus grande loi du monde.". C'est justement ce sentiment de la continuité parfaite entre l'homme et la nature, entre l'homme et Dieu, entre les différents hommes, entre les différentes disciplines, les différentes recherches qui fait que tout apparait comme un certain ensemble, où les choses se coordonnent et se placent d'une façon harmonieuse. Continuité dans l'espace où existe cette unité non seulement entre ce qui est matériel, les animaux, les végétaux, mais aussi entre ce qui est plus subtil, l'âme, le mondé des dieux, les forces occultes. Continuité dans la causalité. Alors que nous fragmentons, que, à chaque événement nous cherchons une cause, un rapport de cause à effet, pour
l'Asiatique c'est tout ce qui a jamais existé qui aboutit à un point donné. Cette continuité dans la causalité entraîne évidemment une logique tout à fait différente, une symbolique tout à fait différente.
Ce sentiment d'une continuité illimitée et, par sa nature même, plus qualitative que quantitative, se retrouve en particulier dans la notion que l'Asiatique a du temps. Pour lui, l'essence même du temps est dans cette continuité et non, comme pour nous, dans la succession; le temps n'est pas un mode de classement. D'une part le jour et l'année ne se divisent pas en parties mathématiquement égales comme veulent nous en persuader montres et calendriers ; de même que le corps de l'arbre ou de l'animal, ils sont composés de parties diverses ayant chacune un rôle, une importance, des lois, des dimensions et des proportions qui lui sont propres. D'autre part, commencement et fin dans le temps, soit pour l'homme, soit pour l'univers, n'ont pas pour l'oriental des significations aussi nettes et définitives que pour nous. Paradoxe suprême, le temps peut même aller jusqu'à être rétrograde, non seulement en théorie et dans la mythologie mais dans certaines conceptions de la vie quotidienne.
N. C. : Que vous a apporté I'Inde ?
J. H. : Elle m'a beaucoup apporté, elle m'a ouvert l'esprit. Un des grands principes qu'elle m'a apporté c'est qu'il ne faut rien attendre ni demander de précis. Il nous arrive des choses auxquelles on ne pensait pas et qui sont bien meilleures que tout ce qu'on pouvait espérer.
On n'en prend pas conscience tout de suite mais quelques années plus tard. Il faut être extrêmement docile, souple comme la cire d'un disque, afin d'assimiler tout ce qu'on reçoit. L'Inde m'a également apporté un plus grand respect pour le bon sens.
En réalité toute chose doit s'expliquer d'une façon compréhensible, ou bien il faut admettre que cela dépasse l'entendement, mais rien ne doit aller contre le bon sens. L'Inde m'a également enseigné à respecter toujours l'opinion d'autrui, à ne jamais vouloir lui imposer ma façon de voir. Tout être a quelque chose à nous apprendre. Dans le déroulement du jeu divin, il y a rien de vraiment et définitivement tranché. Où se trouve la frontière entre le normal et l'anormal, l'énergie et la matière, la vie et la mort, le bien et le mal ? Toutes les dualités ou pluralités se résolvent en une unité supérieure et chacune se situe à sa place sans aucune possibilité de conflit.
N. C. : Une des autres grandes leçons de l'Inde aura été sans doute la tolérance ?
J. H. : Cette tolérance qui exige de tolérer même l'intolérance ! Mais je préfère parler de "respect" qui n'implique pas de sentiment de supériorité de ceux qui "tolèrent". C'est le respect qui en Orient m'a ouvert toutes les portes. On y revient toujours lorsqu'on aborde l'Hindouisme, il n'y a aucune raison de critiquer quelqu'un qui agit différemment de nous puisque c'est le rôle qui lui a été confié. Vous devez le respecter autant que vous vous attendez à ce qu'il vous respecte.
(...)
N. C. : Et que vous a apporté le Japon ?
J. H. : Du Shintô j'ai tiré un grand principe : "Ici et Maintenant". Cela signifie qu'il faut se préoccuper de ce que l'on fait ici, en ce moment.
N. C. : Les pratiques orientales peuvent-elles apporter quelque chose aux Occidentaux ?
J. H. : Bien des gens qui les pratiquent ont été enrichis, sur les plans physiques, intellectuel, philosophique, spirituel. Mais ce n'est pas une raison pour faire abstraction de ce qui constitue notre atavisme culturel car la richesse de nos traditions se compare sans difficulté à celles de l'Orient. Renoncer à ce trésor que nous avons reçu par notre éducation et qui constitue notre milieu culturel serait une perte indéniable. J'adopte entièrement sur ce point l'attitude de Gandhi qui s'opposait absolument à toute conversion religieuse. Pour ma part, le fait de communier spirituellement avec Shrî Aurobindo ou Râmana Maharshi ne m'a pas empêché de continuer à me considérer personnellement comme Chrétien. Tout au contraire, il faut chercher dans l'étude des spiritualités orientales un approfondissement de la religion dans laquelle on est né.
N. C. : Comment l'Hindouisme vous a-t-il permis d'approfondir votre Christianisme ?
J. H. : Pour comprendre cela, il faut se rappeler que l'Hindouisme ignore les dogmes exclusifs. Il permet de croire à ce que l'on veut et l'on peut rester chrétien à l'intérieur de l'Hindouisme à la seule condition d'accepter les textes anciens les plus sacrés. Pour les Hindous,
Jésus-Christ est une manifestation de Dieu au même titre que les autres. Quand ils énumèrent les manifestations de Dieu sur terre, ils n 'hésitent pas à mentionner Jésus-Christ. Cela ne les dérange en rien. D'ailleurs ils considèrent que la Voie indiquée dans l'Evangile est l'une des nombreuses possibilités d'évolution spirituelle et n'est inférieure à aucune autre.
Les techniques d'évolution spirituelle pratiquées par les Hindous ne s'opposent nullement à celles pratiquées par les Chrétiens. Elles sont en revanche plus détaillées. Dans l'Hindouisme essentiel, les différentes théories et modes de pensée ne sont pas considérés comme contradictoires mais sont jugés complémentaires.
Vivekananda, quand il envoyait ses moines de par le monde, disait : "Faites d'un Hindou un meilleur Hindou, faites d'un Musulman un meilleur Musulman, faites d'un Chrétien un meilleur Chrétien." C'est l'impression que j'ai eue, l'Hindouisme a fait de moi un meilleur Chrétien.
(...)
N. C. : A qui appartiennent donc les conséquences de nos actes ?
J. H. : Si l'on a l'esprit religieux, comme c'était le cas de Gandhi qui était le plus grand représentant du Karma-Yoga à notre époque, on peut reprendre sa formule: "vouloir décider des conséquences, c'est usurper une fonction qui n'appartient qu'à Dieu. "Si l'on n'a pas l'esprit religieux, ce sont les circonstances, le sort, les lois de la nature qui peuvent déterminer ce que seront les conséquences de nos actions. La conception de "l'idéal du moment" est étrangère aux Occidentaux à qui on a enseigné qu'il existe un idéal qui doit être le même pour tous. Or notre idéal change constamment en nous dans notre évolution générale. Personnellement, il est bien évident que je ne peux pas juger ce que je fais aujourd'hui d'après l'idéal que j'aurai dans vingt ans, et il est tout aussi grotesque de vouloir juger ce que j'ai fait dans le passé d'après l'idéal que j'ai aujourd'hui. Le fait de distinguer cet idéal ancien de cet idéal actuel écarte également toute possibilité de remords ou de regret ce qui est un très grand allégement. C'est fantastique la quantité d'énergie que nous gaspillons à craindre l'avenir ou à regretter le passé.
N. C. : Notre responsabilité s'en trouve donc accrue ?
J. H. : Naturellement, on reste responsable de ce qu'on a fait dans le passé mais cela ne sert absolument à rien d'y revenir. L'exemple que je donne habituellement est purement personnel : pendant la première guerre mondiale, j'étais officier d'artillerie et je commandais une batterie de canons à longue portée et lorsque de mon observatoire j'apercevais une concentration de troupes ennemies, je tirais dessus pour massacrer le plus de gens possible: c'était mon idéal du moment, la patrie, le drapeau, un idéal que tout le monde partageais à l'époque. Si je me trouvais maintenant dans la même situation, il est probable que j'agirais différemment parce que mon idéal s'est complètement transformé.
Cette conception a également des conséquences extrêmement importantes dans les rapports avec le voisin. Nous jugeons et critiquons continuellement les autres individus ou nations selon un idéal provisoire mais si on en prend conscience. cela évite de critiquer.
(...)
N. C. : Etes-vous un sage, Jean Herbert ?
J. H. : Oh, certainement pas. Mais j'ai eu le privilège extraordinaire de connaître un certain nombre des plus grands sages de notre siècle et ils m'ont indiqué la voie à suivre. j'en ai donc vu et entre eux et moi, il n 'y a aucune comparaison possible, nous ne sommes pas au même niveau du tout. Il y a trois choses qui m'ont frappé chez ces grands sages, surtout chez les sages hindous. D'abord, c'est le regard qui est tout différent de celui des autres hommes, je dirai presque aussi différent que le regard humain de celui d'une vache, mais on ne peut pas décrire cette différence. Certains de ces regards vous transfigurent. Il y a ensuite la connaissance qu'ils ont de l'ensemble de ce qui existe. Ils ne sont pas omniscients en ce sens qu'ils ignorent une quantité de choses. Mais si on aborde un sujet dont ils n'ont jamais entendu parler, ils vous le font expliquer et ensuite ils vous situent la chose ou l'événement dans la totalité.
Un "sage" est forcément dégagé de l'événement en ce sens que l'événement ne peut pas exercer d'influence sur lui mais cela n'empêche pas le sage d'en avoir conscience et d'exercer lui-même une influence sur l'événement s'il le juge opportun.
Pour vous en donner un exemple, j'avais eu, en 1950, le grand privilège de pouvoir approcher un grand sage musulman. Ayant appris que je me spécialisais dans l'étude de l'Hindouisme dont apparemment il n'avait jamais entendu parler, il me demande de le lui expliquer. J'avais encore très présent à l'esprit, pour l'avoir traduite, L'lsha Upanishad interprétée et commenté par Shri Aurobindo. Je fis de mon mieux pour la lui présenter, et répondis à plusieurs question. Après quoi il me demanda : "y croyez-vous?" A ma réponse affirmative le Sage me fit cette déclaration : "Eh bien, vous êtes un vrai musulman et vous avez le droit d'entrer dans toutes les mosquées de la terre. " Sans le vouloir, il m'avait ainsi confirmé qu'il était au même niveau, au-dessus de toutes les différenciations, de tout ce qui sépare les hommes et les croyances, que mes plus grands maîtres hindous. Toutes les religions, disait Shrî Râmakrishna conduisent au même Dieu. Quand à la troisième chose qui différencie les Sages de nous, c'est leur joie de vivre. Non pas une joie bruyante mais intérieure. D'où le rayonnement extraordinaire de ces êtres. Ce rayonnement d'un sage qui, même s'il ne fait rien apparemment, agit aussi bien sur les gens qui sont autour de lui que sur un beaucoup plus vaste domaine. Ainsi Râmana Maharshi qui résolvait les questions avant qu'on les lui pose.
La question de l'égoïsme se pose souvent à propos des sages de l'Inde et d'ailleurs qu'on représente souvent assis en lotus et ne paraissant pas s'occuper du monde extérieur.
Mais répondent les Hindous, si l'on veut améliorer le niveau de l'humanité, la meilleure façon de procéder c'est de s'améliorer soi-même et cela améliorera la moyenne. Ce qui n'est pas forcément une mauvaise méthode.

Ecoutez aussi la Radioscopie de Jean Herbert avec Jacques Chancel (17 novembre 1976) . Archives de l'INA: http://www.ina.fr/audio/PHD96007802

Et ce texte de Sri Aurobindo: le mental silencieux: http://www.tagtele.com/videos/voir/42574/

Marc de Smets (Nouvelles Clés): entrevue avec Jean Herbert (1897-1980)

Chapitre II Généralités :


. . . Ce qui est le plus caractéristique du Shintô, c'est sans doute la conviction profonde que les Dieux (Kami), les hommes et toute la Nature sont en fait nés des mêmes ancêtres et sont par conséquent parents. D'après les Ecritures sacrées, après certains stades préliminaires, lorsque la Création parvint au stade de la matière solide, un couple de Kami, Izanagi et Izanami, procréèrent tout l'Univers, à la fois ce que nous percevons et ce qui échappe à notre connaissance.
. . . Toutes personnes et toutes choses sont donc des enfants des Kami, ont une nature de Kami et sont en puissance des Kami au plein sens du terme, et susceptibles d'être reconnues comme tels.
. . . Il n'est pas exagéré de dire que cette croyance a joué un rôle prépondérant dans la formation de l'esprit japonais, non seulement en ce qui concerne les conceptions et les activités religieuses, mais aussi dans tout ce qui a trait à l'organisation sociale, au comportement individuel, à la morale et à l'attitude mentale envers la vie. C'est d'elle que proviennent le respect éprouvé pour tout ce qui est, la conscience d'une continuité ininterrompue dans le temps et l'espace, un sens élevé du devoir, un sentiment de sécurité et aussi l'intrépidité qui en est la conséquence. Autant de caractères que les influences bouddhistes et confucéennes vinrent accentuer plutôt qu'atténuer.
. . . Comme l'écrivait Chikao Fujisawa (Auteur de nombreuses brochures sur la théologie shintô.), " l'homme est indissolublement lié au Kami par des liens à la fois biologiques et spirituels. En lui coule le même sang divin qui coule aussi dans les animaux, les plantes, les minéraux et toutes autres choses dans la Nature... Homme, terre, montagne, rivière. vallée, brume, arbre, herbe sont tous hara-kara, frères-nés-du-sein-de-la-Mère-divine ". Pour Yaëichi Haga (Auteur de plusieurs ouvrages sur les caractéristiques nationales des Japonais.), " la terre japonaise et la Déesse du Soleil (Amaterasu-ô-mi-kami) sont deux soeurs ".
. . . Cela signifie que dans leurs rapports avec la Nature, les Japonais " sont capables de ressentir intensément leur lien de consanguinité avec les plantes et les bêtes ". Pour eux, comme le relevait W. G. Aston, " l'univers réputé inanimé est en fait tout vibrant de vie sensible ". Une expression d'usage courant est mono no ahare, sympathie pour toutes créatures.
. . . Dans ses rapports avec le Divin, l'homme est physiologiquement kami-no-ko, fils du Kami, bien que théoriquement il n'ait droit à ce nom qu'après avoir été présenté au Kami dans le temple trente jours après sa naissance (tous les shintôistes ne sont pas d'accord sur ce point). Chikao Fujisawa parle d'une " coalescence spirituelle ", shinjin gôitsu, entre l'homme et le Kami.
. . . Un des termes les plus communément employés pour désigner l'homme est hito, le " siège de l'Ame ". Un savant moderne a proposé de traduire hito par " corpuscule (to) [du] soleil (hi) ", et bien que la plupart des autorités shintôistes fassent de sérieuses réserves sur cette étymologie, elle exprime sous une forme figurée ce qui est unanimement admis : que la Déesse du Soleil est en fait la Mère de la race humaine. Un grand shintôiste du XVe siècle, Urabe-no-Kanetomo exprimait ainsi cette même idée qu'en essence l'homme provient de la même source que le Kami, et d'ailleurs que tout ce qui est : " Ce qui est dans l'univers est appelé Kami ; ce qui est en toutes choses est appelé esprit (tama), et ce qui est en l'homme est appelé le coeur (kokoro). "
. . . M. Michiji Ishikawa (Auteur d'une Introduction à la théologie shintô.), qui semble avoir créé le terme hojinisme, " unité absolue de la terre et de l'homme ", définit comme suit le mot kuni-hito : " Traduit littéralement, il signifie nation- homme. Il comprend en soi, sans nuire à aucun d'entre eux, d'innombrables microcosmes individuels, tout en jouissant pour lui-même d'une vie macrocosmique indépendante. Lorsqu'on l'envisage en termes du monde, il se transforme tout naturellement en un microcosme, qui est alors censé jouir de cette vie macrocosmique indépendante. "
. . . De cela découlent de nombreuses conséquences. D'abord, il ne peut exister aucune ligne de démarcation nette entre la mythologie et l'histoire, entre ce que les Japonais appellent Kami-yo, l' " âge des Kami " et la période actuelle. Cela signifie également qu'en Shintô " le Kami peut se projeter dans notre monde phénoménal sans avoir besoin d'un médiateur particulier tel que Jésus (Chikao Fujisawa.) ". Et aussi que la " possession " par Dieu, dans des états extatiques, est " une incarnation réelle de l'esprit ancestral de la race... Le possédé est ainsi redevenu temporairement son propre ancêtre indéfiniment lointain... Et si dans le passé ses ancêtres étaient des dieux, ce sont des dieux qui aujourd'hui descendent s'incarner en lui (Percival Lowell. auteur d'ouvrages sur l'ésotérisme et l'occultisme au Japon.) ".
. . . La conséquence la plus importante de cette conception est qu'il s'établit de l'homme au Kami un rapport de " familiarité filiale (T. T. Brumbaugh, auteur d'un ouvrage sur les Valeurs religieuses dans la culture japonaise.) ". Dans un esprit de gratitude et d'amour, l'homme appelle les Kami ses parents, ses chers divins ancêtres, et les fêtes données en leur honneur sont toutes frémissantes de joie. " Lorsqu'on a compris que l'homme et le Divin ne font qu'un, il ne peut plus y avoir culte (au sens chrétien du terme), mais il y a des moyens de témoigner son respect et de concentrer son esprit sur sa propre nature spirituelle et ses divins ancêtres (J. W. T. Masan, auteur de deux livres importants sur la religion et la mythologie shintô.). "
. . . Cette croyance fondamentale est si profondément enracinée qu'en dépit de l'étonnante tolérance propre aux Japonais, les religions étrangères qui cherchent à s'implanter au Japon risquent de se heurter à une forte barrière si elles s'opposent à l'attitude religieuse, à la fois respectueuse et amicale, envers tous les ancêtres, ancêtres humains et ancêtres divins (Fumikiyo Tanaka, gûji de l'Iwa-shimizu-hachiman-gû.). Les missionnaire chrétiens ont malheureusement fait fi de cette condition essentielle. Dans un livre qui connut en Occident une grande diffusion (The Religions of Japan..., London, 1895.) l'un d'entre eux, le Rév. W. E, Griffis, n'hésitait pas à écrire : " Maintenez la frontière bien distincte entre Dieu et Son univers, et tout sera clair et ordonné. Si vous oblitérez cette frontière, ce sera un bourbier infranchissable, un sinistre chaos, et dans l'esprit se profileront les hallucinations du delirium tremens. " La violence de l'offensive ainsi lancée contre ce fondement de toute religion, de toute morale et de toute vie familiale a été telle que certains individus s'en laissèrent impressionner. Dans l'un des temples shintôistes les plus importants, j'ai eu l'extrême surprise d'entendre le vice-grand-prêtre, retour d'un séjour comme boursier aux Etats-Unis, déclarer que la filiation entre le premier Empereur humain et son ancêtre divin, la Déesse du Soleil, était " exclusivement religieuse, mais pas du tout physiologique ". Heureusement, la plupart des penseurs japonais souscrivent encore à ce qu'écrivait Tasuku Harada (Auteur d'un livre sur la Vie religieuse au Japon el de nombreux articles dans l'Encyclopaedia of Religion and Ethics.) : " Revendiquer pour ancêtres les dieux est un signe de maturité. "
. . . Envisagé superficiellement, le Shintô est à la fois panthéiste et polythéiste.
. . . D'une part, les Ecritures sacrées admettent l'existence de huit (ou quatre-vingts) " myriades " de Kami, yao-yorozu-no-kami, et je suis persuadé que si l'on pouvait dresser une liste de tout ce qui est adoré comme tel dans un endroit ou un autre, le chiffre ne parattrait pas exagéré. En fait, aux XIXe siècle, Atsutane Hirata, l'un des plus grands théologiens (Cf. p. 35 ci-dessous.), affirmait que cette évaluation est maintenant insuffisante, car depuis lors il est apparu un grand nombre de Kami nouveaux, et il faudrait probablement doubler le nombre qu'indiquent les Ecritures.
. . . D'autre part, comme nous l'avons vu, il n'y a, ni théoriquement ni pratiquement, aucune division nette entre les Kami qui ne pourraient pas être autre chose que des Dieux, et les autres êtres, animés ou inanimés, y compris les hommes. Ces autres êtres peuvent d'ailleurs toujours, dans certaines conditions, être considérés comme des Dieux, puisqu'ils ont la même origine et la même nature que les Dieux les plus exaltés et qu'ils ont donc un droit potentiel à l'adoration.
. . . Si l'on examine de plus près les pratiques religieuses, on est cependant amené à se demander si, vu sous un certain angle, le Shintô ne présente pas aussi un aspect monothéiste.
. . . Pour pouvoir comprendre la véritable nature du Shintô, il faut tout d'abord se dépouiller de tous les classements et catégories utilisés par les savants occidentaux, parce qu'ils ne s'appliquent absolument pas, et étudier le Shintô directement, tel qu'il est en fait. Et la première nécessité est évidemment de se faire une idée aussi exacte que possible de ce que le terme Kami signifie pour les Japonais. C'est ce que nous essaierons dans le chapitre suivant.
. . . C'est seulement lorsqu'un nouveau groupe de concepts religieux, ceux du Bouddhisme, furent introduits au Japon, qu'il devint nécessaire de donner un nom aux pratiques et sentiments religieux qui existaient auparavant dans ce pays. Pour les distinguer du Bouddhisme, on les désigna par deux idéogrammes chinois prononcés Shin-tao, ou Shintô, en chinois, et Kannagara (Kami-nagara)-no-michi en japonais. Ce qu'on traduit généralement par " La Voie des Kami " mais comme l'expression originale permet d'interpréter le mot Kami (ou Shin) au singulier ou au pluriel, l'utilisation du pluriel en français ne va pas de soi. Certains shintôistes la critiquent parce qu'elle souligne indûment l'aspect polythéiste. Chikao Fujisawa a proposé : " La Voie du Dieu unique et des Dieux. " La meilleure traduction serait peut-être " La Voie divine ".
. . . L'essentiel, néanmoins, reste que les shintôistes doivent observer le kannaraü, c'est-à-dire suivre la Voie divine, kannagara-no-michi. Cela signifie que leur vie devrait se conformer à la volonté des Kami célestes telle qu'ils la comprennent et aussi se modeler sur la vie des hommes qui sont eux-mêmes devenus de grands Kami. Comme nous le verrons dans le chapitre sur la morale, cette injonction générale n'est pas détaillée en une liste d'interdictions et d'obligations, mais dès l'enfance les Japonais s'imprègnent si intensément de son esprit qu'ils ne se heurtent guère à des " cas de conscience " tels que ceux qui occupent en Occident une si grande place et jouent un rôle si important dans notre littérature.
. . . Ce concept de kannagara-no-michi a naturellement été l'objet d'innombrables spéculations ésotériques. Pour ne citer que Chikao Fujisawa, celui-ci le définit comme " le sang divin qui jaillit spontanément du coeur sacré du cosmos ", michi " signifiant probablement le sang sacré parce qu'il ruisselle du coeur par expansion et y retourne en contraction par un cycle récurrent " ; michi est par conséquent " le continuum cosmique vitalisant " et peut être considéré comme " le lien biologique actuel entre l'individu humain et le cosmos, y compris le Kami ". Selon M. Takanobu Senge, l'un des prêtres les plus éminents de tout le Japon (Longtemps kyôto de l'Izumo-ô-yashiro et maintenant directeur de 1'Université Kokugakuin, à qui je dois une reconnaissance toute particulière.), kannagara-no-michi, signifie également " la Voie immuable, hors du temps et de l'espace, qui existait avant même la descente sur terre du petit-fils de la Déesse du Soleil ; comme tel, il repose sur ce qui est immuable dans la nature humaine (ningen- no-honseï, ou hito-no-makoto), comme par exemple l'amour des parents pour leurs enfants, en dépit des variations kaléidoscopiques de la vie quotidienne ".
. . . Le Shintô revendique avec insistance la qualité d'une religion qui s'applique au " médian-maintenant ", à l'éternel présent, naka-ima, et cette prétention est certainement justifiée. En effet, il insiste avant tout sur ce qui doit être fait à l'instant présent, sans beaucoup se préoccuper de ce qui est arrivé auparavant ni de ce qui viendra plus tard, que ce soit dans cette vie ou dans une vie future (Yaëichi Haga). Et cela explique ce qui parait une étrange anomalie : tout en accordant une importance primordiale aux ancêtres décédés et aux rapports actuels avec eux, le shintôiste comme tel ne pense jamais à ce qu'il deviendra lui-même comme " ancêtre mort " et s'en soucie encore moins. Les théories bouddhiques, aussi compliquées que merveilleuses, sur ce qui se passe après la mort ont certainement exercé un vif attrait sur les Japonais parce qu'elles ouvraient à la réflexion un domaine complètement neuf. Certains philosophes japonais modernes ont néanmoins soutenu que naka-ima était une " concrétisation " japonaise du concept bouddhiste d'ipséité. Je serais personnellement plutôt porté à croire que c'est la pré-existante tendance japonaise au naka-ima qui a conduit les bouddhistes japonais à s'intéresser de la sorte à sa contrepartie philosophique bouddhique d'ipséité.
. . . Un auteur japonais éminent, M, Hideo Kishimoto (Auteur de divers ouvrages perspicaces et importants, dont plusieurs n'ont pas encore été publiés.) l'a fort bien souligné dans le passage suivant, où il dit d'ailleurs expressément que ses observations s'appliquent à toutes les religions pratiquées au Japon, à l'exception du Christianisme : " Le principal sujet de préoccupation de ces diverses religions est constitué par les problèmes intérieurs de l'homme. Elles se concentrent sur le domaine de l'expérience immédiate. Leur principale tâche est de débarrasser l'esprit de l'homme de ses ennuis et de ses anxiétés. Et pour y parvenir elles offrent divers procédés. D'une façon générale, elles s'efforcent de remodeler l'esprit humain. Cela constitue la partie centrale de l'activité religieuse. Les exercices de formation mentale sont l'élément indispensable de ces religions. Elles attachent aussi un grand prix à l'expérience religieuse de nature mystique. Mais elles ne manifestent guère d'intérêt pour la vie sociale de la population. Elles n'insistent guère sur les problèmes éthiques qui se posent à l'homme. Ces religions se présentent donc sous un aspect assez différent de celui que nous offrent les traditions religieuses de l'Occident. " Dans le même texte, il ajoute : " Les Japonais se sont davantage intéressés au domaine de l'expérience immédiate. Si l'on veut considérer comme idéaliste la pensée japonaise, il serait préférable d'y voir un idéalisme empirique. Il ne faudrait pas le confondre avec l'idéalisme conceptuel du type occidental. "
. . . Tout en ne s'intéressant qu'au présent, le Shintô n'en embrasse pas moins la totalité de la vie. En tant que " religion de la vie présente réelle (Katsunoshin Sakuraï, neji de 1'Ise-jingû.) ", il a une théologie qui " répugne à séparer ce qui est en haut de ce qui est en bas (Chikao Fujisawa.) ", et il est fort peu enclin à séparer l'un de l'autre ce que nous appelons " matériel " et ce que nous appelons " spirituel ". " Toute foi religieuse, écrivait le même Fujisawa, qui exalte uniquement ou de façon disproportionnée le spirituel au détriment du charnel ne peut que se complaire dans une confortable hypocrisie. " J. W. T. Mason exprimait la même idée en écrivant : " Pour le Shintô, l'Esprit divin céleste et l'existence matérielle sont tous deux Kami. "
. . . Comme diverses autres religions orientales - et par exemple le Taoïsme et l'Hindouisme - le Shintô n'a ni dogme ni credo. Nous verrons plus loin que même les grands prêtres des temples les plus importants peuvent donner aux peu nombreux textes sacrés des interprétations qui frôlent parfois l'incroyance. Lorsque j'ai eu l'occasion de discuter avec des groupes composés des plus autorisés de ces grands prêtres certains problèmes fondamentaux d'exégèse ou de métaphysique, il est fréquemment arrivé qu'ils expriment ouvertement des avis fort divergents, et cela leur paraissait parfaitement normal - tout comme plusieurs personnes peuvent envisager de points de vue très différents l'amour maternel ou les fleurs de cerisier. En fait, l'attitude du shintôiste envers sa religion est énergiquement non intellectuelle. Le Shintô fait plutôt appel à un sens inné du devoir et de la responsabilité, ainsi qu'à des sentiments d'amour respectueux spontané envers le monde entier (Kanichi Hirata, ancien gûji de l'Ô-mi-jingû, maintenant président de l'Université Kôgakukan.), sentiments qui offrent une ressemblance frappante avec ceux que ressentent les uns pour les autres les membres d'une même famille, et aussi, dans une étonnante mesure, à une sensibilité d'ordre esthétique. Le grand prêtre Tomoaki Yoshida (Gûji du Minatogawa-jinja.) me disait, avec l'approbation expresse de plusieurs de ses éminents collègues : " En Shintô, on peut être un adorateur sans rien comprendre intellectuellement ", et " l'adorateur est beaucoup plus impressionné par les arbres qui entourent le temple, ou par son petit lac, que par n'importe quelle théorie ".
. . . Le professeur Inazo Nitobe (Ancien secrétaire général adjoint de la Société des Nations, auteur de plusieurs livres sur la mentalité japonaise.) qui avait longtemps séjourné en Occident, constatait que le Japonais ne s'intéresse pas à ce qu'il faut croire, mais à ce qu'il faut faire. L'un des attributs que l'on reconnait généralement aux Kami est d'ailleurs koto-agesenu, le fait de " ne pas élever de paroles ", ce qui met un sérieux frein à toute tentation de se lancer dans des théories ou des généralisations (Miehiji Ishikawa.). C'est pourquoi dans les grandes cérémonies religieuses (matsuri) l'expression verbale est pratiquement absente et seuls les sentiments sont invités à se manifester (Kanichi Hirata.). L'absence de toute orthodoxie n'empêche cependant pas les fidèles de sentir que certaines opinions, certaines actions, certains modes de vie peuvent avoir un relent d'hérésie (Yoshiyuki Noda, professeur à l'Université de Tôkyô.), c'est-à- dire ne pas être compatibles avec la " Voie divine ".
. . . Ce caractère a conduit certains Japonais à voir dans le Shintô " la foi qui est à la base de toutes les religions (Genchi Katô, auteur de nombreux travaux d'érudition sur le Shintô, assez influencé par les conceptions occidentales.) ", ou même à soutenir que " le Japon est le pays-semence, celui qui contient en soi les semences de tous les préceptes religieux (Keiko Fujinomiya, président du Fûji-chôse, secte moderne très traditionnaliste.) ". Si nous laissons de côté toutes les hypothèses d'ordre historique que supposerait une telle théorie, hypothèses dont il serait bien malaisé de démontrer le bien-fondé, nous devons admettre que le Shintô est peut-être plus proche que toute autre foi de la Religion en soi, par opposition aux religions, prises au pluriel. Et cela justifierait sans doute l'épithète de " primitif " qu'on lui attache volontiers, mais sans que l'on entende ce terme dans un sens péjoratif. Il faudrait plutôt l'interpréter dans le sens d' " originel ", c'est-à-dire avant toute dégénérescence en sectes rivales et dogmes contradictoires. C'est peut-être la meilleure réponse à la question si souvent posée par des observateurs extérieurs qui tiennent à utiliser leur propre jeu d'étiquettes : Le Shintô est-il une religion ?
. . . On ne saurait blâmer nos orientalistes d'y avoir généralement répondu par la négative. Là où ils ne trouvent ni credo ni code de morale, pratiquement pas de métaphysique, aucune ligne nette de démarcation entre l'homme et Dieu, il leur est difficile d'imaginer que le Shintô remplit les conditions nécessaires pour figurer au nombre des religions. Si pourtant l'on entend par religion une conception claire et consacrée par les siècles des rapports qui existent entre l'homme et son milieu, visible et invisible, et une conception non moins claire et consacrée par les siècles de la façon dont l'homme doit se comporter dans toutes les circonstances de la vie, on ne peut que souscrire à ce qu'écrivait R.A.B. Ponsonby-Fane (Les Japonais ont après sa mort créé une organisation, la Ponsonby Memorial Sociéty, pour éditer ses ouvrages.), un des Occidentaux qui ont le plus approfondi le Shintô, de l'intérieur : " On ne saurait trop insister sur le fait que le Shintô est véritablement une religion, et, plus encore, une religion douée d'une extraordinaire vitalité. "
. . . Le terme " religion " n'est d'ailleurs pas le seul qu'il soit difficile, et même fallacieux, d'utiliser lorsqu'on veut décrire le Shintô. Il y a de nombreux autres concepts fondamentaux que des termes et expressions désignent en japonais et pour des Japonais avec la plus grande précision et pour lesquels nous n'avons pas de traduction possible dans les langues occidentales. Nous avons déjà mentionné monothéisme, polythéisme et panthéisme ; nous examinerons plus loin en détail le terme Kami. Il en va de même, comme nous le verrons, pour les mots qui ne correspondent que très approximativement à ce que nous appelons éthique, péché, symbolisme, âme et corps, matière et esprit, immortalité de l'âme, etc.
. . . La liberté pratiquement totale de pensée qu'encourage le Shintô, jointe à une variété sans limites dans le rituel, est certainement l'une des raisons principales pour lesquelles le Shintô a pu se maintenir en parfaite santé malgré toutes les attaques et les concurrences dont il a été la cible au cours de son existence multimillénaire. Nous verrons dans un chapitre suivant comment il a réagi à un prosélytisme bouddhique agressif. Il adopte une attitude (on ne peut guère dire une politique, car elle vient trop naturellement) très semblable en face du matérialisme occidental virulent, qui fait passer les considérations économiques avant les valeurs morales et spirituelles.
. . . Le Shintô a pu, dans une surprenante mesure, combiner adaptabilité et tolérance (et par conséquent amour de la paix) avec une fidélité sans défaillance à tout ce qui en lui est essentiel. Shôjin, le principe de la progression incessante, est en fait un élément capital dans l'esprit même du Shintô (S. Honaga.).

Source de cette transcription: http://artmartial.free.fr/recherchistoriq/html/sourcesjapon2.html

Branche de Sakaki (Cleyera japonica Thunb., Pentaphylacaceae-Theaceae). "The Japanese word sakaki is written 榊 with a kanji character that combines ki 木 "tree; wood" and kami 神 "spirit; god", depicting "sacred tree; divine tree" (Wikipedia). Cet arbre est originaire des parties chaudes du Japon, de Taïwan, de la Chine, de Myanmar, du Népal et du nord de l'Inde. où il pousse dans les forêts de chênes verts. Toujours vert (sempervirens), c'est l'arbre sacré du shintoïsme.Voir aussi: http://www.botgard.ucla.edu/html/MEMBGNewsletter/Volume5number2/Sakakisacredtreeofshinto.html

Branche de Sakaki (Cleyera japonica Thunb., Pentaphylacaceae-Theaceae). "The Japanese word sakaki is written 榊 with a kanji character that combines ki 木 "tree; wood" and kami 神 "spirit; god", depicting "sacred tree; divine tree" (Wikipedia). Cet arbre est originaire des parties chaudes du Japon, de Taïwan, de la Chine, de Myanmar, du Népal et du nord de l'Inde. où il pousse dans les forêts de chênes verts. Toujours vert (sempervirens), c'est l'arbre sacré du shintoïsme.Voir aussi: http://www.botgard.ucla.edu/html/MEMBGNewsletter/Volume5number2/Sakakisacredtreeofshinto.html

Les fleurs parfumées du Sakaki (source: Wikipedia)

Les fleurs parfumées du Sakaki (source: Wikipedia)

A priest carrying a tamagushi offering to the kami. Source de l'illustration et de la légende: http://www.greenshinto.com/wp/2012/12/15/why-sakaki/

A priest carrying a tamagushi offering to the kami. Source de l'illustration et de la légende: http://www.greenshinto.com/wp/2012/12/15/why-sakaki/

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"Par la grâce poétique, l'étincelle du divin vit à jamais dans le silex humain" (Saint-John Perse)

12 Octobre 2015 , Rédigé par POC

(...) Mais plus que mode de connaissance, la poésie est d'abord mode de vie - et de vie intégrale. Le poète existait dans l'homme des cavernes, il existera dans l'homme des âges atomiques parce qu'il est part irréductible de l'homme. De l'exigence poétique, exigence spirituelle, sont nées les religions elles-mêmes, et par la grâce poétique, l'étincelle du divin vit à jamais dans le silex humain. Quand les mythologies s'effondrent, c'est dans la poésie que trouve refuge le divin; peut-être même son relais. Et jusque dans l'ordre social et l'immédiat humain, quand les Porteuses de pain de l'antique cortège cèdent le pas aux Porteuses de flambeaux, c'est à l'imagination poétique que s'allume encore la haute passion des peuples en quête de clarté.(...)

Saint-John Perse: Discours de réception au Prix Nobel, Stockholm, 10 décembre 1960.

http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/literature/laureates/1960/perse-speech-fr.html

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La haine des Russes chez les indigènes de Sibérie (Kai Donner)

11 Octobre 2015 , Rédigé par Pierre-Olivier Combelles

La haine des Russes chez les indigènes de Sibérie (Kai Donner)
La haine des Russes chez les indigènes de Sibérie (Kai Donner)
Kai Donner: La Sibérie - Les temps anciens. Traduit du finnois par Léon Froman. NRF Gallimard, Coll. L'espèce humaine, Paris, 1946.

Kai Donner: La Sibérie - Les temps anciens. Traduit du finnois par Léon Froman. NRF Gallimard, Coll. L'espèce humaine, Paris, 1946.

Kai Reinhold Donner (1889-1935)

Au nord, les représentants de la culture arctique extrême-c'est-à-dire les Samoïèdes- mènent une lutte incessante contre les forces naturelles cruelles et impitoyables, alors qu'au sud les champions de la culture occidentale la plus basse- les Russes- avancent victorieusement, détruisant la population qui avait été refoulée là et qui, depuis plus d'un millénaire, consacre toutes ses forces à lutter pour son existence.

Kai Donner: La Sibérie, Gallimard, 1946 (p. 9).

Itiê dort seulement, il n'est pas mort et il reviendra. Et encore aujourd'hui, les Samoïèdes attendent la venue du divin prince Itiê, le prince dormant, le prince qui repose.

Kai Donner, La Sibérie, Gallimard, 1946.

 

"Kai Reinhold Donner est né le 1er avril 1889, en Finlande, d'un père illustre, Otto Donner, et d'une mère qui appartenait à l'aristocratie, la baronne Wilhemina-Sofia-Charlotta Munck.

La lignée des Donner est issue de commerçants allemands venus de Lübeck s'établir en Finlande au début  du XVIIIe siècle. Otto Donner fut le premier savant de la famille; il se distingua par des travaux remarquables sur les langues ouralo-altaïques, fut professeur à l'Université de Helsinki, contribua à fonder la "Société Finno-ougrienne" et participa même au gouvernement de son pays.

Otto Donner avait fait un choix décisif: il avait opté pour la langue finnoise, bien que sa langue maternelle fût la suédoise. Par cette décision, il s'était associé au mouvement qui avait emporté les masses profondes du pays vers la démocratie nationale. car l'avènement de la langue finnoise signifiait l'arrivée au pouvoir d'une couche nouvelle de la population: celle issue du terroir finnois. Ces nouveaux arrivés devaient, par la suite, exclure peu à peu de leurs positions à la tête des pouvoirs publics, les tenants de la bourgeoisie de langue suédoise, héritière de la vieille administration royale de Suède.

Kai Donner fut élevé dans un milieu où ses facultés ne pouvaient manquer de s'épanouir. Rien ne lui faisait défaut, ni les dons de la fortune ni ceux de la nature. Grand, robuste, intelligent, il avait appris de bonne heure plusieurs langues étrangères. Après avoir terminé ses études à Helsinki, il avait pu les compléter à Budapest et à Cambridge.

Très tôt, il se destina à l'exploration des peuples sibériens de langue ouralienne, en particulier des Samoyèdes. Il se prépara à sa tâche avec un soin méticuleux. Il alla s'informer auprès du professeur Konrad Nielsen link  link , d'Oslo, le grand connaisseur des Lapons, des conditions dans lesquelles il faut recueillir des matériaux linguistiques et folkloriques. En outre, il s'initia à la médecine et même à l'obstétrique afin de pouvoir assister au besoin les populations parmi lesquelles il serait appelé à vivre.

Ainsi, équipé des connaissances les plus variées, ayant appris le russe, il se rendit en 1911 en Sibérie où il se jeta dans l'étude des Samoyèdes, n'hésitant pas à partager leur existence souffreteuse, en plein hiver, dans la toundra.

Revenu dans sa patrie, il repartit en expédition dès 1914 et se dirigea cette fois sur les monts Sayan où il savait devoir trouver quelques vestiges du dialecte samoyède kamasse ou kamassique. Il réussit à repérer 7 personnes qui parlaient encore cette langue en voie d'extinction et sauva les derniers restes d'un idiome qui a dû disparaître depuis.

La guerre le força à quitter la Russie. En rentrant, il participa au mouvement anti-russe qui soulevait à cette époque une partie de la jeunesse finlandaise. Il se réfugia en Suède, gagna ensuite l'Allemagne, s'engagea dans ce fameux bataillon de "chasseurs" finlandais qui combattit sur le front de l'est contre les Russes.

Les événements de 1917 le firent retourner en Finlande où il prit part, avec les autres "chasseurs", à la guerre dite d'indépendance.

Dans les années qui suivirent, il se mêla à la vie politique de sa patrie. Il était conservateur et nationaliste. Il lutta contra la gauche et l'extrême gauche avec une énergie farouche mais toujours avec une parfaite loyauté. Il fut à la tête du mouvement irrédentiste qui réclamait l'annexion des terres de langue finnoise que la frontière du traité de Dorpat (1920 avait laissées sous la souveraineté de l'U.R.S.S.

Parallèlement, il poursuivait sa carrière universitaire et ses recherches. Il fut nommé successivement "docent" de linguistique ouralienne (1924) et, dix ans plus tard, professeur de phonétique à l'université de Helsinki. Il publiait successivement une belle série de travaux sur la linguistique samoyède (notamment sa thèse "Sur les occlusives et spirantes labiale à l'initiale en samoyède et en ouralien" et sur les problèmes du peuplement en Sibérie. C'est ainsi qu'il apporta la démonstration que la langue ket ou ostiak de l'Iénisséï doit être considérée comme une langue sino-thibétaine égarée au fond de la Sibérie.

C'est en 1932 qu'il publiera l'ouvrage dont on trouvera ci-après la traduction. Son titre finnois est Siperia.

Cet ouvrage est le seul existant actuellement sur la Sibérie Occidentale. C'est la première étude d'ensemble où se trouvent examinées à la fois toutes les questions concernant les langues, les races, les peuples, les croyances, les us et coutumes de cette vaste région de notre continent eurasiatique. Il est écrit avec un enthousiasme, une conviction qui ne pourront pas ne pas frapper le lecteur. Kai Donner y expose des connaissances qu'il a acquises directement sur place et qu'il a vérifiées par des études prolongées où il n'a négligé ni les expériences de ses devanciers, ni les recherches de ses contemporains, en particulier celles de son compatriote et émule Lehtisalo.

Une pareille étude pose plus de problèmes qu'elle n'en résout. Mais le savant fait souvent avancer la science plus sûrement en posant les problèmes qu'en leur apportant des solutions prématurées.

Kai Donner était parti de cette hypothèse que les Samoyèdes, venus tardivement d'Europe dans leur habitat actuel, ne pouvaient rien avoir en commun avec les populations situées en Sibérie à date plus ancienne. Il était convaincu que les Tongous et les Turks ne parlaient pas des langues apparentées au groupe ouralien. A cet égard, il avait délibérément rompu avec les vues de son propre père et celles de son illustre prédécesseur, le grand explorateur finlandais Castrén, qui croyaient l'un et l'autre que les langues finno-ougriennes, samoyèdes, turkes, mongoles et toungouses doivent être rapprochées.

C'est peut-être sous l'influence de cette hypothèse que Kai Donner a cru que les territoires de Sibérie occidentale parcourus par les tribus samoyèdes étaient inhabités quand celles-ci avaient fait leur apparition à l'est de l'Oural, après s'être séparées des Finno-Ougriens. Mais les recherches poursuivies depuis lors ont fait apparaître des faits troublants qui contredisent pareille supposition. Dès 1926, le savant russe Bogosaz nous faisait connaître qu'il estimait que l'actuel habitat samoyède avait dû être fréquenté par les ancêtres des Youkaguirs que l'on retrouve présentement en Sibérie orientale. Les travaux du linguiste suédois Björn Collinder et du savant allemand Karl Bouda ont révélé, ces dernières années, que les langues samoyèdes et même les langues finno-ougriennes, ont dû avoir des contacts avec le youkaguir, sans qu'il soit possible de préciser pour l'instant la nature ni le lieu et encore moins la date de ces contacts.

De ces quelques indications, il résulte que l'image de l'ancienne Sibérie occidentale, que l'on trouvera esquissée dans le livre de notre auteur, ne répond plus tout à fait à ce que nous savons dans l'état actuel de la science. Et des observations analogues seraient à faire également sur d'autres points.

Mais ces retouches nécessaires n'enlèvent rien à la valeur de ce magnifique ouvrage où l'explorateur a mis la somme de son expérience humaine et scientifique de la Sibérie. Tous ceux qui s'intéressent au présent et au passé de cette région du globe dont l'importance ira croissant, devront le lire et le méditer.

Kai Donner est mort prématurément le 12 février 1935, des suites d'une douloureuse maladie des reins qu'il avait contractée au cours de sa dernière expédition en Sibérie. Il laisse une imposante quantité de documents inédits dont l'ampleur a été évaluée par lui-même à plus de 2500 pages in-8°. Trop de préoccupations étrangères à la science l'avaient distrait de ses travaux durant les années qui ont suivi son retour d'Asie. Qu'il soit permis d'exprimer ici le regret que cet admirable savant n'ait pas pu vivre plus longtemps ni consacré davantage sa vie précieuse à démêler pour la postérité tant de problèmes qu'il étéit probablement le seul à pouvoir résoudre de son temps.

Je manquerais à un devoir de reconnaissance si je ne disais tout ce que je lui dois personnellement. J'ai eu l'avantage de le rencontrer à plusieurs reprises et de profiter de sa conversation à la fois si gaie, si spirituelle et si instructive. Il savait dispenser son savoir sans compter et je ne puis songer sans émotion aux longues causeries au cours desquelles il me confiait ses vues et me faisait part de ce qu'il avait appris."

Aurélien Sauvageot

Professeur de langues finno-ougriennes à l'Ecole Nationale des Langues Orientales

 

Kai Reinhold Donner (1889-1935) et le Maréchal Mannerheim:

http://pocombelles.over-blog.com/article-kai-reinhold-donner-1889-1935-par-aurelien-sauvageot-85345885.html

Tente samoiède peau de rennes in Kai Donner La Sibérie

Tente samoyède en peaux de rennes. In: Kai Donner, La Sibérie (1946) 

A travers la neige épaisse. L'homme en raquettes, devant,  ouvre un chemin à  travers la neige avec son renne. Illustration extraite du récit de Kai Donner: "Among the Samoyeds".

"When Kai Donner was born in 1888, Finland was an agricultural country in the process of industrialization and a Grand Duchy of the Russian Empire. The rise of national romanticism in Finland included an emphasis on the past of the nation and the significance of the Finnish language. It was known that languages related to Finnish were spoken in Russia as far as Siberia, which became a focus of research in both the humanities and natural sciences.

To help the research, the Finno-Ugrian Society was founded in 1883. The new learned society was an initiative of Kai Donner's father, Senator Otto Donner, Professor of Sanskrit and comparative linguistics. With the authorization from the Finno-Ugrian Society, the 23-year-old graduate Kai Donner was sent in 1911 to study Eastern Samoyed languages, Selkup, Kamass, Enets and Ket.

"The memory of my father, and his work and goals have been good support for me, and M. A. Castrén's [linguist M. A. Castrén (1813‒1852)] endeavours in research, rich in troubles and setbacks, have encouraged me to do my best."
- preface of the book of Donner's travels

Donner was actively involved also in the Jaeger movement and in matters of politics and society as a figure trusted by General C. G. Mannerheim. After the Finnish Civil War of 1918, he was commandant of the Finnish-Russian border region throughout 1918. Donner returned to political activism in 1930, serving in the central leadership of the right-wing Lapua Movement.

Donner served as a supernumerary amanuensis (curator) of the Library of the Alexander University (present-day University of Helsinki) from 1900 to 1918 and defended his doctoral dissertation in 1923. In 1924 he was appointed docent (adjunct professor) Uralic languages at the University of Helsinki. He became acting professor of phonetics in 1934."

Adventures in Siberia. Photographs by Kai Donner 1911‒1914- Exhibition at the National Museum of Finland, from 10 October 2014 to 1 February 2015

http://www.kansallismuseo.fi/en/nationalmuseum/press-service/archive

 Bataille entre les indigènes et les Russes près du lac Tobol (conquête de la Sibérie par Yermak). Huile sur toile par Vassili Sourikov (1895). Musée russe (Saint Petersbourg).  Les Russes (à gauche) fusillent sans pitié avec leurs armes à feu, au nom du Christ dont les bannières flottent au-dessus, les indigènes qui se défendent avec des arcs et des flèches.  "Ermak Timofeïévitch (en russe : Ермак Тимофеевич ; vers 1540-1585), cosaque du Don et l'un des premiers Russes à explorer la Sibérie occidentale, a permis à Ivan le Terrible de commencer la conquête de cette région et de reculer la frontière de la Russie de l'Oural à l'Irtych.(...) Pour les Russes, Ermak est devenu une légende, le symbole du nouveau pouvoir occidental sur les Sibériens. Il est l'explorateur et le conquérant ayant ouvert la voie vers l'Est." (Wikipedia)

Bataille entre les indigènes et les Russes près du lac Tobol (conquête de la Sibérie par Yermak). Huile sur toile par Vassili Sourikov (1895). Musée russe (Saint Petersbourg). Les Russes (à gauche) fusillent sans pitié avec leurs armes à feu, au nom du Christ dont les bannières flottent au-dessus, les indigènes qui se défendent avec des arcs et des flèches. "Ermak Timofeïévitch (en russe : Ермак Тимофеевич ; vers 1540-1585), cosaque du Don et l'un des premiers Russes à explorer la Sibérie occidentale, a permis à Ivan le Terrible de commencer la conquête de cette région et de reculer la frontière de la Russie de l'Oural à l'Irtych.(...) Pour les Russes, Ermak est devenu une légende, le symbole du nouveau pouvoir occidental sur les Sibériens. Il est l'explorateur et le conquérant ayant ouvert la voie vers l'Est." (Wikipedia)

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Le gouvernement japonais demande la fermeture de tous les départements de sciences humaines et sociales des universités (Horizons et Débats)

11 Octobre 2015 , Rédigé par POC

Sakura, chanson traditionnelle japonaise

jpv. Un coup de tonnerre au Japon. Au moins 26 universités ont déjà accepté de fermer leurs départements de sciences humaines et sociales ou du moins de diminuer leurs activités. 17 d’entre-elles ont indiqué de ne plus accepter de nouveaux étudiants dans ces filières.
Le 8 juin, le ministre japonais de l’Education nationale Hakubun Shimomura a demandé aux présidents des 86 universités du pays d’«accélérer la suppression des départements de sciences sociales et d’humanités ou de les transformer en départements répondant mieux aux besoins de la société», car il faut «se concentrer sur des domaines d’enseignements utiles à l’économie».
L’opposition à ces mesures ne s’est pas fait attendre. Notamment le Conseil scientifique du Japon a exprimé en août sa «vive préoccupation d’une telle directive sur le futur de la discipline des sciences humaines et sociales. Les plus prestigieuses universités du pays, celles de Tokyo et Kyoto, ont déclaré qu’elles n’appliqueraient pas les directives gouvernementales.
Certains observateurs au Japon craignent cependant que des pressions financières soient exercées sur les établissements pour les contraindre à adopter cette politique. La demande du ministre de l’Education nationale correspond à la vision du Premier ministre conservateur Shinzo Abe qui considère que «l’éducation doit s’adapter aux besoins de la société». Dans un discours à l’OCDE en 2014, il avait ainsi déclaré «plutôt que d’approfondir les recherches universitaires hautement théoriques, nous encouragerons une éducation plus technique et professionnelle qui anticipe mieux les besoins de la société».

Sources: Résumé d’une information parue dans «Le Monde» et «Le Figaro» du 17 et 18 septembre 2015

http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=4740

A lire aussi, dans ce dernier numéro de la revue suisse:

De nouvelles armes nucléaires américaines en Allemagne – le réarmement secret
par Herbert Klar et Ulrich Stoll http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=4733

Et sur la résistance à la civilisation marchande et au renouveau du nationalisme et du militarisme japonais, au nom des valeurs traditionnelles du Bushidô: Kokka no Hinkaku (La dignité de la nation), par le mathématicien japonais masahiko Fujiwara:

http://pocombelles.over-blog.com/article-a-propos-du-chant-des-grillons-de-masahiko-fujiwara-kokka-no-hinkaku-112219166.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Masahiko_Fujiwara

"la Dignité de la nation (japonais : 国家の品格 ; rōmaji : Kokka no Hinkaku) qui fut, avec Harry Potter et le Prince de sang-mêlé, l'un des deux livres les plus vendus au Japon pour l’année 2006 mais qui n’a pas été traduit en français."

http://www.japantimes.co.jp/culture/2007/07/08/books/book-reviews/a-question-of-dignity-or-cause-for-embarrassment/#.VhoP_W58GWY

L'immense succès de Kokka no Hinkaku au Japon n'a eu presque aucun retentissement à l'étranger malgré la sympathie qu'il aurait pu susciter: il a été totalement passé sous silence dans les mass media ou, dans les très rares compte-rendus cemme celui-ci, traité avec mépris.

Aïmaï, Sokuin

14 Octobre 2013 , Rédigé par POC

http://pocombelles.over-blog.com/2013/10/a%C3%AFma%C3%AF-sokuin.html

 

Le professeur Masahiko Fujiwara est un mathématicien japonais. Il appartient à une famille d'écrivains très connue au Japon. En 2006, il a publié un livre qui a eu un énorme retentissement au Japon: Kokka no Hinkaku (La Dignité de la Nation / de l'Etat), vendu à plus de 2,6 millions d'exemplaires. Il remettait en cause l'occidentalisation et l'américanisation du Japon, responsables entre autres, du militarisme japonais à partir de la première guerre sino-japonaise (1894-1895)*. Il a été immédiatement attaqué dans les médias occidentaux, surtout étatsuniens, car en Europe on n'a pratiquement pas parlé du livre, la remise en cause de l'hégémonie étatsunienne et de la "Raison marchande"** étant taboue.

Dans son livre, il parle des deux vertus qui régissaient l'ancienne société japonaise: aïmaï (le sens poli et humain, l'effort de comprendre l'autre) et sokuin (la compassion pour autrui).

Le Pr. Fujiwara écrit: "Ce n'est pas la puissance économique ni militaire qui peut donner un sentiment de fierté du pays aux Japonais, c'est plutôt sa culture et son histoire. Il faut renforcer l'apprentisage de la langue japonaise dès l'école primaire pour que les enfants aiment lire. Notamment, la compassion ("sokuin") ne peut être enseignée que par l'étude de la littérature".

Il ajoute: "Le coeur reste plus important que la raison, la langue japonaise est donc bien plus importante que l'anglais, et le "bushido" est bien plus important que la démocratie".

Un auteur français a pu écrire justement: "Le Japon est passé d'une société "aïmaï" fondée essentiellement sur l'art et la morale (l'époque des samouraï) à une société "moderne" basée sur la science et la raison (l'époque des "Businessmen") depuis l'ouverture du pas sur le reste du monde vers 1860. Mais la construction de la société japonaise de façon scientifique a pris toute son ampleur à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale. En effet, le Japon vaincu par la supériorié scientifique des étrangers (grâce à l'arme atomique) s'et résigné à faire de la science son nouveau maître. Le pire ennemi est ainsi devenu le meilleur disciple du développement industriel et commercial du monde auprès des Etats-Unis."

Pierre-Olivier Combelles

* Et des atrocités commises par les Japonais au cours des guerres qui ont suivi, comme ces 200.000 femmes chinoises, coréennes et philippines enrôlées de force dans les bordels de l'armée nippone durant la Seconde Guerre mondiale, et dont le scandale est toujours bien présent: http://www.europe1.fr/International/Le-maire-d-Osaka-justifie-les-esclaves-sexuelles-1516515/

** Selon le sinologue et philosophe suisse Jean-François Billeter, c'est la "Raison marchande " apparue en Occident à la Renaissance qui régit depuis depuis le monde moderne et qui est la principale cause de tous ses maux.

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Brève histoire de l'abolition de l'esclavage

10 Octobre 2015 , Rédigé par Béthune

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(clip de Canal+ du 22 septembre 2010)


22 septembre 1862 - Abraham Lincoln, président des Etats-Unis, va prendre une décision historique. Nous sommes une minute avant l'abolition de l'esclavage :

Le maître :     Esclave, je t'affranchis, tu es un homme libre.
L'esclave :     Merci... Mais quoi, ça veut dire que je ne ramasserai plus le coton ?
Le maître :     Eh bien, voilà, c'est terminé. Finis les lumbagos.
L'esclave :     C'est génial... Et je ferai plus le ménage non plus ?
Le maître :     Ben non, c'est fini, ça aussi.
L'esclave :     C'est super ça... Et je brosserai plus les chevaux ?
Le maître :     Mais tu es libre, je te dis.
L'esclave :     Oh, merci. Merci du fond du cœur, merci.
Le maître :     Qu'est-ce que vous allez faire maintenant ?
L'esclave :     Ben, dormir un peu. Je suis épuisé, moi. On se reverra de toute façon, j'habite à côté.
Le maître :     Ah non, désolé, mais vous pouvez pas rester ici.
L'esclave :     Quoi ?... Mais pourquoi ?
Le maître :     Ben, parce que quand on est un homme libre, on s'achète une maison et on vit pas chez son voisin. On s'assume.
L'esclave :     Comment je peux me payer une maison ?... J'ai pas d'argent.
Le maître :     Vous avez pas mis deux, trois sous de côté quand vous étiez chez moi ?
L'esclave :     Ben, c'est-à-dire que j'ai pas vu une pièce de monnaie depuis que je suis arrivé d'Afrique.
Le maître :     Ah, vous avez tout claqué, c'est ça ?... Flambeur, va... Bon, je vais pas vous laisser tomber. Qu'est-ce que vous savez faire ? Vous savez ramasser le coton ?
L'esclave :     Oui.
Le maître :     Et le ménage et les chevaux, c'est dans vos cordes ?
L'esclave :     Aussi, oui.
Le maître :     Ah ben, écoutez, c'est incroyable, j'ai une place qui vient de se libérer. Si vous voulez, elle est à vous.
L'esclave :     Euh... merci.
Le maître :     Ah, mais ça me fait plaisir.
L'esclave :     Et comment on fait pour le salaire ?
Le maître :     Un dollar par mois, ça vous va ?
L'esclave :     Mais c'est de l'esclavage !...
Le maître :     Impossible, il vient d'être aboli.

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Au Pérou, 80% de l’Amazonie a été concédé à des compagnies pétrolières, dont des françaises (Simon Gouin, BASTA!, 14 septembre 2015)

10 Octobre 2015 , Rédigé par POC

Au Pérou, 80% de l’Amazonie a été concédé à des compagnies pétrolières, dont des françaises  (Simon Gouin, BASTA!, 14 septembre 2015)

 

 

Pollution des eaux et des terres, manque de consultation des populations, appauvrissement des ressources alimentaires, division des communautés indigènes : un nouveau rapport du CCFD et du Secours Catholique critique les activités de deux entreprises françaises, Perenco et Maurel et Prom, en Amazonie péruvienne. Il met en évidence les conséquences désastreuses de l’industrie pétrolière sur les peuples et l’environnement de la région. Les responsabilités des entreprises et de leurs actionnaires, dont la Macif, sont mises en avant, au côté de celle de l’État français accusé de privilégier la défense de ses intérêts économiques au détriment des droits humains et environnementaux.

C’est la face cachée de l’exploitation pétrolière. Celle qu’on préférerait ne pas voir lorsqu’on emplit son réservoir. En plus de participer à l’émission de gaz à effet de serre, donc aux changements climatiques, l’extraction de pétrole contribue directement à la destruction de régions entières, notamment en Amazonie. Et bouleverse les modes de vie des populations. Intitulé « Le baril ou la vie ? », un rapport publié lundi 6 septembre, par le CCFD-Terre solidaire et le Secours catholique, dresse un tableau accablant des conséquences de l’exploitation pétrolière menées par deux entreprises françaises, en Amazonie péruvienne, Perenco et Maurel et Prom (dont Basta ! vous parlait en décembre 2013).

Pollution des eaux et des sols, disparition progressive de la biodiversité : c’est d’abord les conséquences environnementales qui sont pointées du doigt dans ce rapport rédigé avec trois ONG péruviennes. Dans le nord du Pérou, la présence des entreprises françaises, Perenco depuis 2008, aux côtés de PétroVietnam, et Maurel et Prom depuis 2010, associée à Pacific Stratus Energy, a entraîné une destruction de la faune et de la flore. « Tout l’écosystème a été abîmé, détruit. Or, les communautés indigènes se nourrissent traditionnellement de ce qu’ils trouvent dans la forêt et le fleuve », raconte Annie Algalarrondo Alvear, du Secours catholique.

Une eau de plus en plus polluée ?

La question de l’eau est au centre des préoccupations des communautés. Sur une concession pétrolière, le bloc 116, Maurel et Prom aurait utilisé des produits toxiques au cours de l’exploration du sous-sol. L’entreprise prévoirait d’épandre « des déchets dangereux sur les terres des peuples Awajun ; une méthode de traitement pourtant controversée, indique le rapport, qui ne permettrait pas d’éliminer certains composants comme les métaux lourds ».

Le contrôle des eaux usées est jugé insuffisant et irrégulier. « Les communautés rapportent que le point de contrôle des eaux usées est situé beaucoup plus loin en aval et en amont du rejet, que ce que prévoyait l’entreprise », précise Morgane Laurent, chargée d’étude au CCFD. Avec des contrôles plus éloignés de la source (à 4 et 33km plutôt qu’à 50m), les taux de métaux lourds ou de produits chimiques peuvent être plus faibles car la pollution s’est diluée ! Perenco est par ailleurs accusée par les communautés de déversement de pétrole (trois déversements ont été recensées entre novembre 2013 et janvier 2014).

« Non seulement la question de l’eau a des répercussions sur les espèces naturelles et les ressources halieutiques, ajoute Annie Algalarrondo Alvear. Mais elle a aussi des conséquences sur les communautés qui vivent sur ces territoires. » De l’eau que les populations utilisent pour « se laver, pêcher, s’alimenter, boire et cuisiner ». Les terres sont aussi malmenées. « C’étaient des bonnes terres, témoigne un groupe de femmes d’une communauté. Elles produisaient du maïs, de la banane plantain, du cocona, des cacahuètes, des sachapapa. Mais maintenant nous ne pouvons plus y travailler car c’est pollué. » Les cas de diarrhée, de parasitoses, et de dysenteries seraient plus fréquents que la normale sur les territoires impactés par les activités de Perenco. Des problèmes dermatologiques ont été constatés autour de l’implantation de Maurel et Prom.

Une lutte pour le respect des droits autochtones

C’est l’équilibre même de ces communautés qui semble avoir été bouleversé par l’installation des deux entreprises françaises. Le rapport met ainsi en évidence les tensions et les divisions provoquées à l’intérieur des communautés, la négation de la présence de peuples en isolement volontaire, la sous-estimation des risques pour les communautés et leur territoires, et surtout, le manque de consultation de l’ensemble des populations concernées par les impacts de l’industrie pétrolière.

« Cette lutte des organisations indigènes est d’abord et avant tout une lutte pour le respect de leurs droits, avance Annie Algalarrondo Alvear. On peut consulter et concevoir un développement de ces territoires, mais grâce à un dialogue avec la population et en respectant ce territoire. Malheureusement, dans ce cas, le dialogue ne s’établit pas de façon naturelle. » Pourtant, les lois péruviennes prévoient depuis 2011 qu’une consultation soit systématiquement menée, pour débuter de nouveaux projets. La convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) le stipule également. Mais dans la pratique, ces dispositions ne sont pas appliquées au Pérou, où 80% de l’Amazonie a été concédée à l’industrie pétrolière ! L’État péruvien a tendance à affaiblir ses réglementations pour attirer toujours plus d’investissements étrangers (lire notre analyse).

Des consultations critiquées

Des consultations ont bien été réalisées par les entreprises françaises. Mais les communautés jugent qu’elles ont été insuffisantes. Elles qualifient les ateliers organisés par Perenco de « dispositifs reléguant les communautés à de simples récepteurs d’information »« loin de répondre aux standards permettant l’expression d’un consentement des populations indigènes du territoire », note le rapport. Quant à Maurel et Prom, « les organisations locales soulignent la dimension très technique des réunions ainsi que des cadres flous ne permettant pas aux communautés de faire remonter de manière claire leurs points d’accord et de désaccord ». De son côté, l’entreprise assure que la majorité de la population s’est montrée favorable à ses activités.

Les engagements sociaux et environnementaux des pétroliers sont eux-aussi mis à mal. Des actions philanthropiques sont belles et bien menées par les deux entreprises – qui ne manquent pas de les mettre en exergue dans leur communication. Il s’agit par exemple, pour Perenco, d’actions de « reboisement, d’aménagement de pépinières, de distribution de semences ainsi que des formations à des techniques “modernes” (d’après les mots de l’entreprise) en matière de pêche et d’agriculture », observent les ONG.

Des mesures de compensation qui n’empêchent pas la pollution

Maurel et Prom, quant à elle, construit des « infrastructures (électrification photovoltaïque, salles communautaires, rénovation d’infrastructures éducatives) » et « mènent des actions dans le domaine de l’éducation (formation d’enseignants, bourses d’études, fourniture de kits scolaires et d’uniformes) ». Pour un montant qui atteindrait, selon l’entreprise, 2,9 millions d’euros.

Des actions que le CCFD et le Secours catholique jugent insuffisantes. Elles « ne sauraient être confondues avec une véritable politique de responsabilité sociale et environnementale reposant sur l’obligation d’identifier, de prévenir et de réduire les impacts négatifs sur les droits humains et l’environnement de leurs activités ». Certaines de ces mesures de compensation bénéficieraient principalement aux communautés favorables au projet. C’est le cas du bateau hôpital mis en place par Perenco, qui, selon certains observateurs, offrirait des soins discriminatoires. L’initiative est aussi critiquée pour ne pas intégrer les autres dispositifs locaux de santé.

Que répondent les entreprises ?

Face à l’ensemble de ces accusations, les entreprises ont été invitées à apporter des réponses écrites aux questions posées par les rédacteurs du rapport. Perenco a mis en avant un « climat social pacifique », « l’absence de tensions importantes » et « les excellentes relations » entretenues avec les communauté. L’entreprise s’est dite prête à rencontrer les organisations locales au Pérou. Contactée par Basta !, l’entreprise déclare avoir, avec fierté, contribué avec succès au développement du bloc 67, une autre concession. « Comme le CCFD-Terre Solidaire et le Secours Catholique-Caritas France, Perenco assume avec un sérieux extrême ses responsabilités en matière de droits humains et environnemental », écrit l’entreprise qui met en avant son respect « des plus hauts standards internationaux » et réfute avec force tout méfait [1].

Maurel et Prom a accepté de recevoir le CCFD et le Secours catholique, « s’est engagée à apporter des réponses détaillées aux préoccupations soulevées dans le rapport » et à mettre en contact les différents acteurs. L’entreprise se dédouane cependant sur l’un de ses partenaires, Pacific Stratius Energy, une entreprise canadienne qui gère les opérations sur le terrain. Ce serait cette entreprise qui devrait assumer la responsabilité d’éventuels manquements aux droits humains et environnementaux... et non pas la société française Maurel et Prom ! Sollicitée par Basta !, cette dernière a déclaré qu’elle ferait « des commentaires directement aux associations ».

« D’après les Nations unies, puisqu’il y a une relation d’affaire entre les deux entreprises, Maurel et Prom est tenue d’exercer son devoir de vigilance en jouant de son influence au sein de cette relation commerciale pour exiger de son partenaire le respect des droits humains », souligne Morgane Laurent, du CCFD-Terre solidaire. L’entreprise française serait donc elle-aussi responsable du respect des droits environnementaux et humains. De plus, indique l’étude, « bon nombre d’irrégularités observées dans les études d’impact relèvent pleinement de la responsabilité de Maurel et Prom et de Perenco, et sont antérieures à toute cession de participation à d’autres entreprises ».

État français et actionnaires pointés du doigt

Avec ce rapport, le CCFD-Terre solidaire et le Secours catholique entendent aussi dénoncer l’inaction de l’État français. « L’État français doit avoir un regard sur les impacts éventuels de ses entreprises, quand elles agissent à l’étranger, rappelle Morgane Laurent. Ces entreprises doivent respecter le droit des populations autant que si elles intervenaient en France. »

L’ambassade de France vante les engagements sociaux et environnementaux de l’entreprise Perenco, indique l’étude, tout en suivant de près les performances économiques de « ses entreprises ». Mais quand les ONG interpellent l’ambassade à propos de Maurel et Prom, elle reprend l’argumentaire de l’entreprise : la France ne peut pas être tenue pour responsable des activités de Maurel et Prom, puisque c’est Pacific stratus Energy qui assure les opérations sur le terrain ! « Des cas comme celui-ci tendent à montrer que les droits humains peuvent être mis de côté au nom de la promotion des intérêts des entreprises françaises à l’étranger, de la diplomatie économique qui est devenue la politique prioritaire portée par le ministère des Affaires étrangères », note Morgane Laurent.

Quid des actionnaires ? Les deux principaux actionnaires de Maurel et Prom sont Pacifico (23,6%), la holding financière du Président de l’entreprise, Jean-François Hénin, et... la Macif, le groupe mutualiste qui agit « en faveur d’une économie humaniste, responsable et solidaire » [2], actionnaire à hauteur de 6,85%. La Macif déclare à Basta ! avoir demandé des éléments d’informations à Maurel et Prom suite à la publication du rapport. L’entreprise pétrolière aurait indiqué à la Macif « être en contact avec les ONG qui les interpellent afin de remédier rapidement aux problèmes soulevés ». La mutuelle d’assurance affirme qu’en tant qu’actionnaire, « soucieuse de toutes les questions relatives à la RSE (Responsabilité sociale des entreprises) », elle s’assurera « que le dossier est bien traité par le [conseil d’administration] de Maurel & Prom pour trouver des solutions satisfaisantes et les mettre en œuvre si les conclusions du rapport se confirment ».

Vers un devoir de vigilance pour les grands groupes français ?

Est-ce que la loi sur le devoir de vigilance adoptée en mars 2015 (lire notre article), en première lecture à l’Assemblée nationale, permettra un contrôle accru des filiales des entreprises françaises, en installant un lien de responsabilité entre les sociétés mères et les filiales ? Le Sénat devra maintenant l’examiner et l’inscrire à son agenda. Pour le moment, rien n’est joué. « La loi devra être renforcée », estime Morgane Laurent. Car les seuils en nombre de salariés qui ont été fixés dans le texte de loi – qui concerne une entreprise d’au moins 5000 employés en France ou 10 000 dans le monde – ne permettent pas d’inclure Perenco (7000 salariés dans le monde) et Maurel et Prom (500 salariés). Pour l’instant, donc, ceux qui estiment être victimes des filiales d’entreprises françaises ne peuvent pas saisir un tribunal français.

D’ici là, l’entreprise Maurel et Prom aura peut-être quitté le lot 116. C’est ce qu’elle a annoncé fin 2014, après qu’un recours a été intenté par les populations locales contre l’État péruvien pour défaut de consultation. Avant de partir, l’entreprise entreprendra-t-elle une dépollution du site ? De nouveaux forages seront-ils effectués sur le territoire d’une autre communauté, les Kagkas, par le partenaire de Maurel et Prom ? Les organisations indigènes concernées par les premiers forages se seraient déjà rapprochées de cette communauté « afin d’échanger avec elles sur les impacts de l’activité pétrolière sur les territoires et sur les droits des peuples indigènes ». La résistance se poursuit.

Simon Gouin

A lire sur Basta ! : Une nouvelle menace pèse sur l’Amazonie : l’industrie pétrolière française

Crédits photos : Archives CAAAP
Carte : CCFD-Terre Solidaire

Sur le même sujet:

La militarisation en Amérique latine : un autre dérivé du pétrole de Perenco ?

http://collectifguatemala.org/La-militarisation-en-Amerique

Devoir de vigilance des multinationales : au Sénat, le rapporteur tente d’obstruer le débat démocratique et d’enterrer la loi

Alerte média - Paris, le 13 octobre 2015
En vue de l’examen demain mercredi 14 octobre, par la commission des lois du Sénat, de la proposition de loi relative au devoir de vigilance des multinationales, le rapporteur Christophe-André Frassa (Les Républicains) a déposé une « motion préjudicielle ». Si elle était adoptée, cette motion pourrait suspendre les débats sur ce texte jusqu’à l’adoption d’une directive européenne sur le sujet (1). Nos associations s’indignent du recours à une telle procédure qui entrave le débat démocratique et a pour objectif pur et simple d’enterrer une proposition de loi progressiste visant à prévenir les violations aux droits humains et à l’environnement commises par les entreprises multinationales.

http://www.amisdelaterre.org/Devoir-de-vigilance-des.html

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Dessin d’M’ric réalisé pour le Collectif Guatemala

Au Pérou, 80% de l’Amazonie a été concédé à des compagnies pétrolières, dont des françaises  (Simon Gouin, BASTA!, 14 septembre 2015)

Bande Annonce du documentaire "Des dérives de l'art aux dérivés du pétrole" de Grégory Lassalle, produit par le Collectif Guatemala (47'). Perenco, multinationale française, exploite au Guatemala dans une zone naturelle protégée depuis 2001. En 2010, elle obtient la reconduction pour 15 ans de son contrat alors que l'exploitation de pétrole était constitutionnellement interdite pour des raisons environnementales. Un an plus tard, elle finance l'exposition d'art maya au musée du Quai Branly. L'image d'une entreprise mécène des arts premiers à Paris n'est pas celle qu'elle présente dans les régions où elle exploite. Le documentaire montre les conséquences de l'activité pétrolière au Guatemala ainsi que la main mise du secteur privé sur les vestiges archéologiques et les projets touristiques.

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