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Le Fil d'Ariane

La noblesse (Philippe du Puy de Clinchamps)

17 Avril 2010 , Rédigé par Pierre-Olivier Combelles

La noblesse est - et surtout était - un groupe social auquel la loi reconnaît des privilèges, faits de devoirs et de droits, se transmettant par le seul fait de la naissance.

Cette classe hors du commun se rencontre dans toutes les civilisations. Elle est tantôt guerrière ainsi que chez les Germains et les Scandinaves, tantôt administrative comme chez les Romains. Elle est encore religieuse, après la loi mosaïque, avec la descendance d'Aaron et les lévites.

Par son universalité, ce phénomène social a requis une explication. La première qui vient à l'esprit est qu'il ne reste que trop naturel de voir l'homme revêtu d'un commandement, d'une charge, d'un sacerdoce, d'une importance publique pour tout dire, tenter, et réussir à transmettre sa qualité à sa descendance héréditairement et à l'infini. Ce népotisme sera encore plus dans la nature des choses quand, dans la civilisation chrétienne de l'Europe occidentale, la noblesse sera liée à un bien immeuble, le fief.

A cette explication toute matérielle, mais qui a son poids, répond une explication morale. Nul doute que, l'une et l'autre mêlées et éclairées par un commentaire que nous nous permettons de renvoyer au chapitre consacré à la fausse noblesse, cernent d'assez près la source profonde, autrefois abondante et aujourd'hui proche d'être tarie, de cet état social que l'on a appelé, en France, la noblesse.

Longtemps, jusqu'à hier, l'autorité a été considérée comme sacrée aussi bien par son possesseur que par celui qui lui était soumis. Le chef tient son pouvoir des dieux ou de Dieu. Sa race est élue. Il est l'oint du Seigneur. Il procède à ce point du surnaturel que, souvent, les rois ont été des thaumaturges.

Ce roi, délégué de Dieu, délègue, à son tour, à son chef de guerre ou à l'administrateur d'une de ses provinces, à son conseiller ou à celui qui juge en son nom, une part de ses pouvoirs. Qui possède une parcelle de pouvoir divin, ne peut être que d'une nature exceptionnelle. le chef prendra donc ses représentants dans des races hors du commun (noblesse immémoriale faite d'abord de la parentèle) ou des races qui le deviendront d'avoir été choisies par lui (anoblissement).

La noblesse, alors, suivra, dans sa croissance, son épanouissement et sa décadence, le mouvement même de la notion d'autorité et, à travers cette dernière, la plus ou moins grande imprégnation des moeurs par le sens du sacré. Pour en rester à l'Europe occidentale, le pouvoir - moral et temporel - de la noblesse croîtra pendant qu'un christianisme intégral gagnera tout l'Occident. Sa puissance atteindra son extrême pointe avec les XIIIe-XIVe siècles, alors que l'Europe vit avec et en Dieu. Puis, lentement, la noblesse perdra son sens profond en même temps que ce monde occidental se désacralisera. La Réforme, prolongée par la Renaissance, fait de la foi une affaire purement individuelle et non plmus de communauité, de peuple (même si les calvinistes créent, à Genève, une théocratie). Le noble alors, n'ayant plus que ses qualités propres, est à la mesure des autres hommes. Il n'est plus désigné par Dieu mais par un roi qui, lui-même, n'est désormais plus que l'héritier tout matériel d'un chef de bande jadis heureux.

Après le XVIIIe siècle, l'idée de noblesse se désagrège aussi universellement qu'elle s'était imposée. Le sacré, même dans les pays traditionnellement morarchiques, a cédé le pas à l'électoral; Dieu, au peuple. Il n'y a plus, dans les pays qui la reconnaissent encore, que des simulacres de la noblesse. Le lord anglais, le comte belge ou le baron scandinave ne sont supérieurs à leurs concitoyens que par leur fortune, leur intelligence ou leur force physique. En aucun cas, ils ne sont encore d'une autre race qu'eux.

Alors peut naître, avce la civilisation américaine (on l'appellerait volontiers atlantique par opposition à la mourante civilisation méditerranéenne), une civilisation sans classe noble et surtout sans nostalgie d'une noblesse. Désormais, l'homme, s'il a faim d'une nvie spirituelle, ne rompt le pain qu'en tête à tête avec son Dieu; il n'y a plus de table commune, non plus que de droite du Seigneur, où, à tort ou à raison, la noblesse croyait avoir sa place.

 

La noblesse, par Philippe du Puy de Clinchamps (introduction). PUF, 1962.

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