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Rouge et Blanc, ou le Fil d'Ariane d'un voyageur naturaliste

Le "Petit Peuple" et le "Grand Peuple"

25 Mai 2011 , Rédigé par Pierre-Olivier Combelles

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Augustin Cochin

 

(…) Parmi les chercheurs qui se sont penchés sur cette période [supra: la Grande Révolution Française], l’un des plus intéressants, tant par l’originalité de ses idées que par son extraordinaire érudition, est sans conteste l’historien français Augustin Cochin. Dans ses travaux, il a accordé une attention toute particulière à une certaine ouche sociale et intellectuelle qu’il a appelée le «Petit Peuple». D’après Cochin, un cercle restreint de personnes formées au sein de sociétés de pensée, d’académies, de loges maçonniques, de clubs et de cellules a joué un rôle décisif dans le déroulement du processus révolutionnaire en France. Ces cercles n’avaient d’autre environnement intellectuel et spirituel que le leur: ce fut un «Petit Peuple» au milieu du «Grand Peuple», voire même une sorte d’ «anti-peuple», puisque sa vision du monde était diamétralement contraire à celle du «Grand Peuple». On y forgeait un type d'homme entièrement nouveau, enclin au renversement [des valeurs]: tout ce qui constituait les racines, l'«échine spirituelle» de sa nation devait lui sembler profondément étranger: ainsi, il ne devait faire aucun cas de la foi catholique, du code de l'honneur, de la fidélité au souverain, de sa fierté historique, de l'attachement aux usages et au privilèges de sa province natale non plus que de son état ou de sa guilde. Les «sociétés» autour desquelles se groupait le «Petit Peuple» se chargeaient de créer à l'intention de leurs membres une sorte d'univers clos à l'intérieur duquel se déroulait une existence tout artificielle. Par exemple, si dans le monde ordinaire,c'est l'expérience qui constituait le critère ultime en matière de jugement (l'expérience historique), dans leur monde clos, c'était l'opinion générale. N'était réel que ce que les autres membres de la «société» tenaient pour tel, et de même pour ce qu'ils disaient et approuvaient. L'ordre naturel des choses se trouvait ainsi renversé: la doctrine n'était plus une conséquence [de l'expérience], mais sa cause.

Le mode de recrutement de ces «sociétés» obéissait à la maxime: «se libérer du poids mort», c'est-à-dire des gens soumis aux lois du «monde ancien», i.e. des gens d'honneur, de parole et de foi. C'est pour cette raison que toutes ces «sociétés» connaissaient des épurations périodiques (qui correspondent aux «purges» de notre époque). Ceci dans le but de forger un «Petit Peuple» de plus en plus pur, pour marcher vers la «liberté», c'est-à-dire ne libération e plus en plus grande par rapport aux modes de penser du «Grand Peuple» qui n'étaient en l'occurence que des préjugés tels que le sentiment religieux ou monarchique, saisissables seulement en vertu d'un contact spirituel [avec les réalités que ces mots recouvrent]. Ce processus purificateur se trouve illustré chez Cochin d'un bel exemple, celui du «bon sauvage», très répandu dans la littérature de l'époque des «Lumières» avec le Prince persan de Montesquieu ou le Gouron de Voltaire, etc. Il s'agit le plus souvent d'un individu possédant tous les accessoires matériels ainsi que toutes les connaissances théoriques offertes par la civilisation, mais totalement privé de la compréhension de l'esprit qui anime tout cela, et c'est pourquoi tout le choque, tout lui paraît stupide et illogique. D'après Cochin, ce personnage n'a rien d'une fiction, il fait partie de la vie: cependant l n'habite pas les forêts de l'Ohaïo, on le trouve simplement au sein des académies philosophiques et des loges maçonniques, il est l'image de l'homme [nouveau] qu'elles voulaient créer, être paradoxal pour qui son environnement naturel propre équivaut au vide, tout comme ce même milieu représente pour les autres le monde réel. Il voit tout mais ne comprend rien, et c'est justement la profondeur de cette incompréhension qui fait toute la valeur du personnage. Après avoir entièrement parcouru le cursus éducatif offert à lui, c'est une existence pleine de merveilles qui attend le jeune représentant du «Petit Peuple »: toutes les difficultés et les contradictions de la vie réelle disparaissent pour lui, tout lui semble alors simple et clair, comme s'il était définitivement libéré des chaînes de la vie. Mais il y a l'envers de la médaille l'apprenti-sorcier ne sait guère vivre en dehors de son milieu d'adoption, dans l'univers du « Grand Peuple » il suffoque tel un poisson hors de l'eau. Ainsi le « Grand Peuple » devient une menace pour l'existence du « Petit Peuple »: c'est le début d'une lutte: les Lilliputiens tentent d'enchaîner Gulliver. D'après Cochin, cette lutte traversa les années qui précédèrent la révolution ainsi que que la période révolutionnaire elle-même. 1789-1794, c'était le quinquennat du pouvoir du « Petit Peuple » sur le « Grand Peuple ». Celui-ci ne reconnaissait de peuple que lui-même et ce sont ses propres droits qu'il a formulés dans les fameuses « Déclarations ». Ce fait explique cet apparent paradoxe, lorsque le « peuple vainqueur » se retrouva en minorité et les « ennemis du peuple » en majorité (cette affirmation revenait sans cesse ans la bouche des révolutionnaires .

Igor Chafarévitch: La Russophobie. Traduit du russe par Alexandre Volsky. Editions Chapitre Douze SER - 1993


"La plupart du temps, un homme naît et meurt parmi son peuple. C’est pourquoi il appréhende son entourage comme quelque chose d’absolument naturel et qui ne suscite aucune question. En fait, un peuple constitue l’une des énigmes les plus extraordinaires de la Terre. D’où proviennent chez tant d’individus ces traits communs ? Quelle puissance les maintient pendant des siècles voire des millénaires ? Jusqu’ici toutes les tentatives pour répondre à ces questions ont manqué leur but, et nous ne pouvons nous défendre de penser que nous sommes en face d’un phénomène auquel les recettes standard de l’« explication» scientifique moderne ne sont absolument plus applicables. Il est infiniment plus aisé de montrer pourquoi les individus ont besoin des peuples. Le fait d’appartenir à son peuple fait de nous une partie de l’Histoire et de ses énigmes passées et futures. Nous ne sommes plus alors une infime particule de « matière vivante » égarée dans la gigantesque ronde de la Nature. Nous devenons alors capables de ressentir (quoique inconsciemment dans la plupart des cas) le sens et la justification supérieure de notre existence au sein de l’humanité.

Par analogie au « milieu biologique », le peuple constitue notre « milieu social », et c’est une merveilleuse création, formée et maintenue grâce à nos actions, mais non d’après l’idée que nous pouvons nous en faire. Cette création surpasse parfois de loin les possibilités de notre propre entendement mais souvent aussi elle se montre absolument désarmée devant notre intervention insensée. On peut regarder l’histoire comme un processus à double sens d’interaction entre l’homme et son « milieu social », le peuple. Ce que celui-ci donne à un individu, nous le savons déjà. Cependant c’est l’individu qui crée les forces nécessaires pour souder un peuple et garantir sa survie : ce sont la langue, le folklore, l’art, la conscience de son destin historique. Lorsque ce processus à double sens s’interrompt, il se passe la même chose que dans la nature : le milieu se transforme en un désert sans vie et avec lui périt aussi l’individu. Pour parler plus concrètement, Quand l’individu perd tout intérêt pour le travail et les destinées de son pays, la vie devient un poids dénué de sens, la jeunesse cherche une issue à travers des flambées de violence irrationnelle, les hommes deviennent alcooliques ou drogués, les femmes cessent d’engendrer et le peuple se décime…

Telle est l’issue vers laquelle nous entraîne le " Petit Peuple ", qui travaille sans relâche à détruire tout ce qui sert à maintenir l’existence du " Grand Peuple ". C’est pourquoi la création d’une armure spirituelle protectrice est une question de survie nationale. Une telle tâche est à la mesure d’un peuple. Mais il y a une tâche bien plus modeste, et que nous ne pouvons mener à bien qu’individuellement : elle consiste à DIRE LA VERITE, proférer à haute et intelligible voix ce que d’autres ont voulu taire craintivement. "

 

Igor Chafarévitch, La Russophobie, traduit du russe par Alexandre Volsky, Editions Chapitre Douze SER, 1993.

 

 

Igor Shafarevich

Igor Chafarévitch

Mathématicien russe, né en 1923 à Zhitomir. De l'Académie des Sciences de Russie, de l'Académie des Sciences et des Arts des USA, de l'Académie Nationale Américaine des Sciences, de l'Académie Léopoldine d'Allemagne, de l'Académie Nationale Italienne du Lynx, de la British Royal Society of London, ancien rapporteur au Comité des Droits de l'Homme en URSS, Lauréat du Prix Lénine, Lauréat du Prix Heineman.

 

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