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Le Rouge et le Blanc, ou le Fil d'Ariane d'un voyageur naturaliste

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Les Béthune de mon coeur: Jeanne de Béthune et Jeanne de Luxembourg, protectrices de Ste Jeanne d’Arc durant sa captivité au château de Beaurevoir (1430)

Rédigé par Pierre-Olivier Combelles Publié dans #Béthune, #France, #Histoire

Les Béthune de mon coeur: Jeanne de Béthune et Jeanne de Luxembourg, protectrices de Ste Jeanne d’Arc durant sa captivité au château de Beaurevoir (1430)

"Cependant, Jean de Luxembourg, prévenu de la tentative [d'évasion de Jeanne du château de Beaulieu], comprit que, pour conserver sa proie, il fallait trouver mieux qu'une prison banale, aux soins d'une garnison quelconque. D'ailleurs, la démarche faite au nom de l'Inquisiteur de France auprès du duc de Bourgogne ainsi que les dépêches du chancelier son frère, lui avaient ouvert les yeux, s'il en était besoin, sur le prix que les Anglais attachaient à la possession de la Pucelle et sur les efforts qui seraient tentés sous prétexte ecclésiastique, c'est-à-dire à titre gratuit, pour la lui arracher. Or, toujours à court d'argent, ce guerroyeur n'avait nulle envie de renoncer à la large aubaine qu'il escomptait depuis que le sort des armes avait fait tomber Jeanne en son pouvoir.. Il songea alors à la demeure où résidait sa famille. Cette imprenable forteresse, perdue dans les forêts du Cambrésis, à l'abri d'un coup de main des Anglais comme d'une expédition française, serait la meilleure retraite pour cacher son trésor. Il faut remarquer, en effet, que, à partir de ce moment, le secret entourant la prisonnière devient de plus en plus profond et que des circonstances providentielles ont pu seules permettre qu'un coin du voile épais, qui six mois durant va se dérober à notre regard, fût soulevé de temps à autre.

Juin commençait à peine quand Jean de Luxembourg communiqua à Philippe le Bon, son souverain, l’intention qu’il avait de transférer la jeune fille du château de Beaulieu à la forteresse de Beaurevoir. Le duc de Bourgogne ne vit probablement aucun motif pour s’opposer au projet du comte de Ligny ; il lui fit toutefois remarquer que la duchesse, sa femme, venant de Noyon le 6 de ce même mois, tiendrait à connaître celle dont on parlait dans toute l’Europe. Luxembourg, lui, n’avait qu’à accéder au désir de son prince ; aussi est-ce vraisemblablement dans la journée du 6 juin que l’héroïne fut enlevée clandestinement de Beaulieu pour être transférée à Noyon, où elle passa la nuit dans une prison d’Etat, circonstance que les bourgeois de cette ville ignorèrent complètement. Le lendemain, après que la duchesse de Bourgogne eût satisfait sa curiosité, une escorte conduisit la Pucelle, toujours avec le même mystère, au château de Ham, propriété des Luxembourg ; de là, sans que l’on sache où se fit l’étape intermédiaire, la captive semble avoir été dirigée vers le château de Wiège, dont le comte de Ligny s’était emparé en 1424. Enfin, la petite troupe atteignit Beaurevoir.

L'habitation de Jean de Luxembourg était une forteresse, dont les tours massives, construites suivant les règles de l’architecture militaire des Anglais, se dressaient au sommet d’une colline située au milieu des forêts ; de puissants ouvrages de défense, capables d’arrêter l’effort d’une armée, en protégeaient les approches.

Au pied du terrible manoir, entre les haies embroussaillées, chantent des sources aux eaux limpides. L’Escaut, le grand fleuve flamand, prend là son point de départ vers la mer du Nord.

Au moment de l'arrivée de la Pucelle, les arbres des bois venaient de revêtir leur plus belle parure, et leurs feuilles d'un vert tendre formaient un fond clair sur lequel ressortait d'une façon plus impressionnante encore le gris terreux et uniforme des hautes murailles du château. En franchissant la voûte d'entrée, Jeanne, qu'une longue journée d'été avait mise en moiteur, frissonna sous l'humidité qui se dégageait de ces amas de pierres. Son âme ressentit l'effroi qu'éprouverait un vivant pénétrant dans un séjour de mort. Elle cherchait à réagir contre ces lugubres pensées, lorsque, contraste gracieux avec la sévérité de la demeure, trois têtes de femmes, penchées aux fenêtres de la salle d'honneur, attirèrent et charmèrent son regard. C'était d'abord une jeune fille de son âge, dont les traits lui rappelaient ceux de ses fraîches compagnes de Domremy, puis une dame qui paraissait être la mère de la "gente demoiselle"; enfin, entre elles deux, partageant leur désir d'apercevoir la nouvelle venue, s'avançait une figure à la fois énergique et pieuse, auréolée de cheveux blancs...

Ce ne fut qu'une vision, car déjà les soldats, pressés de se reposer, dirigeaient la prisonnière vers le réduit qu'on leur avait désigné, et Jeanne se trouva seule sur les dalles froides de son cachot.

Peut-être songea-t-elle alors aux trois personnes entrevues un instant, les premières qui depuis sa captivité eussent réchauffé son coeur souffrant par leur expression sympathique.

Dieu voulait que sa servante repris des forces sur le chemin de son calvaire. Le culte, au château de Beaurevoir, avait une organisation importante. dès 1314, Valeran de Luxembourg y avait établi par fondation quatre chapelains; leur nombre ultérieurement s'éleva jusqu'à sept. Plusieurs fois par jour le Saint Sacrifice se célébrait dans le sanctuaire féodal; on y chantait quotidiennement, à heure fixe, une messe votive du Saint-Esprit, qu'on remplaçait le vendredi par celle de la Passion, et le samedi par une messe de la sainte Vierge. La Pucelle put donc satisfaire ses plus chères dévotions.

Son angélique pitié fut remarquée par les nobles dames du château et lui attira toute leur bienveillance. Celles-ci habitaient ensemble l’antique demeure. La plus âgée, née en 1365, ne s’était jamais engagée dans les liens du mariage. Sœur du bienheureux Pierre de Luxembourg, évêque de Metz et cardinal, elle fut demoiselle d’honneur d’Isabeau de Bavière et l’une des marraines de l’enfant royal que devint Charles VII. Vivant au foyer de son neveu, aimée et respectée de tous, elle gardait néanmoins au fond de son cœur des sentiments français. Sa nièce par alliance, Jeanne de Béthune*, vicomtesse de Meaux, avait aussi l’âme attachée au parti national ; elle soignait et écoutait comme une mère sa vénérable tante.

D’abord épouse de Robert de Bar, tué à Azincourt en 1415, la jeune femme était restée veuve à la fleur de l’âge, puis, sur les instances du duc de Bourgogne, elle avait contracté de nouveaux liens avec Jean de Luxembourg, le 23 novembre 1418. Cette seconde union ne lui avait pas donné d’enfants, mais de la première était née une fille, la même année que Jeanne d’Arc (1412). De race lorraine comme l’héroïne, elle portait avec sa tante adoptive et sa mère le même prénom que la Libératrice. Peut-on s’étonner, dans ces conditions, qu’un courant de profonde sympathie ait rapproché les grandes dames de leur prisonnière ?

Les termes dont la Pucelle se servira plus tard en parlant de ses aimables hôtesses ne laissent aucun doute sur ses sentiments à leur égard. Elle affirmera, en effet, qu’à l’exception de la reine de France, personne au monde n’eut plus d’empire sur son cœur que les dames de Luxembourg.

Il n’est point d’adoucissement que, dans leur sollicitude, les châtelaines n’aient apporté au sort de la pauvre enfant. Si elles ne pouvaient lui enlever ses gardes, du moins lui permirent-elles de jouir, sous leur surveillance, d’une liberté relative. Une tradition locale prétend même que, sans la dispenser, bien entendu, de cette surveillance obligatoire, elles emmenaient Jeanne au château de la Mothe, résidence d’été située dans le vallon, près des sources de l’Escaut, à un quart de lieue de la forteresse. "

(...)

Jeanne d'Arc tente de s'évader par la fenêtre de la tour de Beaurevoir où elle est gardée prisonnière. La corde qu'elle s'était fabriquée rompt et elle tombe  d'une hauteur de soixante pieds dans la courtine. Elle guérit.

"Cependant, un courrier avait volé vers Compiègne pour annoncer à Luxembourg ce qui s'était passé à Beaurevoir. L'avide geôlier de la Libératrice de la France éprouva à cette nouvelle une terrible émotion: il entrevit comme possible l'effondrement de ses espérances: les monceaux d'or anglais qu'il escomptait déjà avaient été si près de lui échapper...

Décidément, sa captive n'était pas facile à garder, et il lui tardait de l'échanger contre les dix mille livres que lui avait promis l'évêque de Beauvais. Mû par un sentiment d'avarice, Luxembourg n'hésita plus et signa l'acte de vente de la prisonnière. Son consentement était parvenu à Rouen le 2 septembre, car les Anglais, qui voulaient en finir promptement, donnèrent ce jour-là l'ordre de lever sur le duché de Normandie un impôt de cent vingt mille livres tournois, dont dix mille étaient affectés "au payement de l'achat de Jeanne la Pucelle, que l'on dit être sorcière, personne de guerre, conduisant les armées du Dauphin".

Dans l'intervalle, les dames de Luxembourg étaient rentrées à Beaurevoir: elles avaient trouvé leur jeune amie pâle et affaiblie et lui avaient reproché avec douceur sa tentative inconsidérée. Apprenant de sa bouche les motifs qui l'avaient déterminée à agir ainsi. Les châtelaines la calmèrent et lui promirent d'intervenir en sa faveur auprès du sire de Ligny.

En effet, celui-ci ne tarda pas à recevoir des dépêches de sa tante, qui l'avait choisi comme unique héritier, de préférence à son aîné, le comte de Saint-Pol. La noble demoiselle le suppliait de ne pas livrer Jeanne d'Arc à ses pires ennemis. Elle était si désireuse d'être écoutée, que, dans un codicille ajouté à son testament le 10 septembre, elle renouvelait cette recommandation à son neveu, en même temps qu'elle lui léguait les comtés de Saint-Pol et de Ligny, recueillis par elle trois semaines auparavant.

Le sire de Beaurevoir ne voulait à aucu prix contrister sa riche parente, mais il tenait également à gagner les dix mille livres offertes en échange de sa prisonnière. Il confia donc son embarras à son frère le chancelier d'Angleterre; celui-ci imagina un compromis fort adroit.. Les Anglais, d'ailleurs, se défiaient eux aussi d'un geôlier si malhabile, et tellement cupide, qu'une proposition plus avantageuse que la leur, venant des Français, aurait eu des chances d'être acceptée par lui.

Ils voulaient que leur ennemie fût brûlée comme hérétique et sorcière, ainsi que venait de l'être pour le même motif l'humble servante de la Pucelle, Pierronne la Bretonne. Pour avoir soutenu sans vouloir en démordre que "Jeanne était bonne, agissait bien et selon Dieu", elle était montée sur le bûcher, le dimanche 3 septembre, en plein Paris.

La combinaison de Louis de Luxembourg consistait à remettre la captive entre les mains du duc de Bourgogne. Ce dernier était là comme un intermédiaire naturel et très opportun; il gardait au coeur sa haine non encore assouvie contre Charles VII; sa foi était à l'Angleterre; il exerçait sur Jean de Luxembourg une suzeraineté incontestée et fort appréciée pour l'heure, puisque le comte lui devait le commandement de l'armée bourguignonne sous les murs de Compiègne. Philippe le Bon fut donc prié, à la satisfaction commune des parties contractantes, de conserver dans ses prisons Jeanne d'Arc, jusqu'au jour où, la rançon étant touchée par Luxembourg, celui-ci autoriserait son suzerain à livrer la victime à ses ennemis.

Grâce à ce stratagème, le sire de Ligny pouvait cacher à sa tante et à sa femme le marché honteux qu'il venait de conclure avec l'envahisseur. La remise de la Pucelle à Philippe le Bon s'expliquait suffisamment pour elles par des raisons de politique générale.

Il semble bien que la nouvelle du transfert de l'héroïne fut annoncée sous cette forme au château de Beaurevoir. Le pressentiment d'un séjour interminable dans les cachots traversa sans doute l'esprit de la malheureuse jeune fille, et c'est dans ce sens qu'elle commença à interpréter la phrse mystérieuse que ses Voix du Ciel murmuraient déjà à son oreille: "Ne t'inquiète pas de ton martyre; tu viendras enfin au royaume du Paradis."

Un fait positif nous confirme dans cette supposition. Dans le courant de septembre, Jeanne, avec l'aide des dames de Beaurevoir, fit passer une lettre aux magistrats de Tournai. Quelques jours plus tard, le receveur général des finances tournaisiennes écrivait dans son livre de comptes que ses compatriotes avaient reçu un "sûr message" de la Pucelle, enchaînée pourtant et bien gardée.

Les lignes où se trouve résumée cette lettre font pleurer: la pauvre enfant abandonnée demande, "en la faveur du roi notre sire et des bons services qu'elle lui avait faits, que ladite ville lui voulut envoyer de vingt à trente escus d'or pour employer à ses nécessités....."    (...)

Mgr. Henri Debout, Prélat de la Maison de Sa Sainteté, Lauréat de l’Académie française. Histoire admirable de la Bienheureuse Jeanne d’Arc. Paris, Maison de la Bonne Presse, 5 rue Bayard, 1909.

* Jeanne de Béthune († 1450), fille de Robert VIII de Béthune, vicomte de Meaux, et d'Isabelle de Ghistelles. De son mariage en 1409 avec Robert de Bar, comte de Marle puis de Soissons, était née une fille : Jeanne (1415 † 1462), comtesse de Marle et de Soissons, mariée en 1435 à Louis de Luxembourg (1418 † 1475), comte de Saint-Pol et de Ligny.

Note:

"Le moment où Jeanne est livrée aux Anglais [NDLR : 21 novembre 1430] coïncide avec la mort de la "dame de Luxembourg", que sans doute son neveu, Jean, comte de Luxembourg-Ligny, hésitait à mécontenter."

Régine Pernoud: Jeanne d'Arc par elle-même et par ses témoins. Seuil, 1962.

 

Jeanne de Béthune, vicomtesse de Meaux (1397-1450): link

Jeanne de Luxembourg-Saint-Pol: link

 

Beaurevoir, par Charles Poëtte: link

 

***

 Site stejeannedarc.net: link

La Tour du Guet, seul vestige du château de Beaurevoir (Wikipedia)

La Tour du Guet, seul vestige du château de Beaurevoir (Wikipedia)

Beaurevoir sur la carte de Cassini

Beaurevoir sur la carte de Cassini

Illustration: Henri Wallon, Jeanne d'Arc (1879), Livre VI: link

Illustration: Henri Wallon, Jeanne d'Arc (1879), Livre VI: link

Illustration: Henri Wallon, Jeanne d'Arc (1879), Livre VI: link

Illustration: Henri Wallon, Jeanne d'Arc (1879), Livre VI: link

Les Béthune de mon coeur: Jeanne de Béthune et Jeanne de Luxembourg, protectrices de Ste Jeanne d’Arc durant sa captivité au château de Beaurevoir (1430)
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Noblesse oblige

Rédigé par Pierre-Olivier Combelles Publié dans #Béthune, #France, #Philosophie, #Politique, #Religion, #Société

Noblesse oblige
Noblesse oblige

Ces réflexions sur la noblesse pourront paraître désuètes ou complètement hors de la réalité et même de l'histoire contemporaine - voire moderne-  à certains, et ils auront raison. Mais ce qui m'intéresse, ici, ce n'est pas ce que les choses sont devenues, mais ce qu'elles doivent être: ce n'est pas parce qu'il fait nuit qu'on ne doit pas parler du soleil et attendre son retour.

Pierre-Olivier Combelles

 

"La noblesse est, aux yeux du peuple, une espèce de religion dont les gentilshommes sont les prêtres; et, parmi les bourgeois, il y a bien plus d'impies que d'incrédules."

Rivarol

 

"Quiconque laboure le matin chevauche le soir vers la place des tournois". Dicton du Moyen-Âge. Cité par Oswald Spengler: Le Déclin de l'Occident - Esquisse d'une morphologie de l'histoire universelle, Vol. II, p. 308.

 

" On a exagéré les vices ou les défauts dont les nobles ne sont pas plus exempts que les autres hommes ; jamais, que je sache, on n’a donné la véritable raison de la noblesse.

Les uns ont fait de la noblesse un meuble de la couronne, comme le sceptre ou le manteau royal ; les autres en ont fait une illusion de la vanité, ou une usurpation des temps féodaux. La noblesse n’est ni un ornement, ni une décoration, ni un préjugé, ni une usurpation : elle est une institution naturelle et nécessaire de la société publique, aussi nécessaire, aussi ancienne que le pouvoir lui-même ; et c’est par cette raison qu’elle existe, comme le pouvoir, sous une forme ou sous une autre, dans tout état de la société, et sous toutes les formes de gouvernement. " (...)


" Ainsi, le nobles sont les serviteurs de l’Etat, et ne sont pas autre chose : ils n’exercent pas un droit, ils remplissent un devoir ; ils ne jouissent pas d’une prérogative, ils s’acquittent d’un service. Le mot service, employé à désigner les fonctions publiques, a passé de l’Evangile dans toutes les langues des peuples chrétiens, où l’on dit le service, faire son service, servir, pour exprimer que l’on est occupé dans la magistrature ou dans l’armée. Quand Jésus-Christ dit à ses disciples : " Que le plus grand d’entre vous ne soit que le serviteur des autres ; - quel est le plus grand de celui qui sert ou de celui qui est servi ? " Il ne fait que révéler le principe de toute société, ou plutôt de toute sociabilité, et nous apprendre que tout dans le gouvernement de l’Etat, pouvoir et ministère, se rapporte à l’utilité des sujets, comme tout dans la famille, se rapporte au soin des enfants ; que les grands ne sont réellement que les serviteurs des petits, soit qu’ils les servent en jugeant leurs différends, en réprimant leurs passions, en défendant, les armes à la main, leurs propriétés, ou qu’ils les servent encore en instruisant leur ignorance, en redressant leurs erreurs, en aidant leur faiblesse : le pouvoir le plus éminent de la société chrétienne ne prend d’autre titre que serviteur des serviteurs ; et si la vanité s’offense des distinctions, la raison ne saurait méconnaître les services. " (...)

"Sans doute les talents naturels se trouvent en plus grand nombre dans la classe la plus nombreuse, je le crois; et néanmoins on peut remarquer que ce sont, en général, les nobles qui ont le mieux écrit sur la politique et l'art militaire, comme les magistrats sur la jurisprudence, et les évêques sur les matières religieuses. Aux Etats-Généraux, où tant de forts esprits se trouvèrent en présence, la noblesse ne parut pas inférieure en talent aux autres ordres, et, s'il faut en juger par l'expérience, elle se montra supérieure à tous en connaissances politiques. Tous les autres arts, toutes les autres sciences, appartiennent à l'homme privé plus qu'à l'homme public, et meublent plutôt les académies qu'elles ne défendent la société; elles peuvent être pour la noblesse un délassement, mais elles sont hors du cercle de ses devoirs.

Excudent alii spirantia mollius era,
Credo equidem
, etc, etc.
(Enéide, I, IV)

Je le répète: la noblesse héréditaire n'est que le dévouement de la famille exclusivement au service de l'Etat. Ce qu'on appelle la naissance, une haute naissance, n'est que l'ancienneté de ce dévouement; et si la noblesse n'était que cela, elle ne serait rien, et le nom même n'en serait pas dans notre langue. Toutes les familles pouvaient, devaient même parvenir, avec le temps, à cet honorable engagement. La société  les y invitait, et aucune loi n'excluait aucune famille française même du trône, en cas d'extinction de la famille régnante."

Louis-Gabriel-Ambroise, vicomte de Bonald (1754-1840), Considérations sur la noblesse.

La noblesse

 La noblesse est - et surtout était - un groupe social auquel la loi reconnaît des privilèges, faits de devoirs et de droits, se transmettant par le seul fait de la naissance.

Cette classe hors du commun se rencontre dans toutes les civilisations. Elle est tantôt guerrière ainsi que chez les Germains et les Scandinaves, tantôt administrative comme chez les Romains. Elle est encore religieuse, après la loi mosaïque, avec la descendance d'Aaron et les lévites.

Par son universalité, ce phénomène social a requis une explication. La première qui vient à l'esprit est qu'il ne reste que trop naturel de voir l'homme revêtu d'un commandement, d'une charge, d'un sacerdoce, d'une importance publique pour tout dire, tenter, et réussir à transmettre sa qualité à sa descendance héréditairement et à l'infini. Ce népotisme sera encore plus dans la nature des choses quand, dans la civilisation chrétienne de l'Europe occidentale, la noblesse sera liée à un bien immeuble, le fief.

A cette explication toute matérielle, mais qui a son poids, répond une explication morale. Nul doute que, l'une et l'autre mêlées et éclairées par un commentaire que nous nous permettons de renvoyer au chapitre consacré à la fausse noblesse, cernent d'assez près la source profonde, autrefois abondante et aujourd'hui proche d'être tarie, de cet état social que l'on a appelé, en France, la noblesse.

Longtemps, jusqu'à hier, l'autorité a été considérée comme sacrée aussi bien par son possesseur que par celui qui lui était soumis. Le chef tient son pouvoir des dieux ou de Dieu. Sa race est élue. Il est l'oint du Seigneur. Il procède à ce point du surnaturel que, souvent, les rois ont été des thaumaturges.

Ce roi, délégué de Dieu, délègue, à son tour, à son chef de guerre ou à l'administrateur d'une de ses provinces, à son conseiller ou à celui qui juge en son nom, une part de ses pouvoirs. Qui possède une parcelle de pouvoir divin, ne peut être que d'une nature exceptionnelle. le chef prendra donc ses représentants dans des races hors du commun (noblesse immémoriale faite d'abord de la parentèle) ou des races qui le deviendront d'avoir été choisies par lui (anoblissement).

La noblesse, alors, suivra, dans sa croissance, son épanouissement et sa décadence, le mouvement même de la notion d'autorité et, à travers cette dernière, la plus ou moins grande imprégnation des moeurs par le sens du sacré. Pour en rester à l'Europe occidentale, le pouvoir - moral et temporel - de la noblesse croîtra pendant qu'un christianisme intégral gagnera tout l'Occident. Sa puissance atteindra son extrême pointe avec les XIIIe-XIVe siècles, alors que l'Europe vit avec et en Dieu. Puis, lentement, la noblesse perdra son sens profond en même temps que ce monde occidental se désacralisera. La Réforme, prolongée par la Renaissance, fait de la foi une affaire purement individuelle et non plus de communauté, de peuple (même si les calvinistes créent, à Genève, une théocratie). Le noble alors, n'ayant plus que ses qualités propres, est à la mesure des autres hommes. Il n'est plus désigné par Dieu mais par un roi qui, lui-même, n'est désormais plus que l'héritier tout matériel d'un chef de bande jadis heureux.

Après le XVIIIe siècle, l'idée de noblesse se désagrège aussi universellement qu'elle s'était imposée. Le sacré, même dans les pays traditionnellement morarchiques, a cédé le pas à l'électoral; Dieu, au peuple. Il n'y a plus, dans les pays qui la reconnaissent encore, que des simulacres de la noblesse. Le lord anglais, le comte belge ou le baron scandinave ne sont supérieurs à leurs concitoyens que par leur fortune, leur intelligence ou leur force physique. En aucun cas, ils ne sont encore d'une autre race qu'eux.

Alors peut naître, avce la civilisation américaine (on l'appellerait volontiers atlantique par opposition à la mourante civilisation méditerranéenne), une civilisation sans classe noble et surtout sans nostalgie d'une noblesse. Désormais, l'homme, s'il a faim d'une envie spirituelle, ne rompt le pain qu'en tête à tête avec son Dieu; il n'y a plus de table commune, non plus que de droite du Seigneur, où, à tort ou à raison, la noblesse croyait avoir sa place.

La noblesse, par Philippe du Puy de Clinchamps (introduction). PUF, 1962.

 

Défenseur de l’Etat et de la religion nationale, la noblesse était encore, sous l’Ancien Régime, le rempart du pouvoir politique contre les juifs. Après les Révolutions anglaise et française, ces derniers s’infiltrèrent dans l’aristocratie européenne par mariages, particulièrement en Angleterre. Le concile Vatican II et les lois mémorielles après la 2e Guerre mondiale achevèrent la soumission de l’Occident chrétien et des catholiques.

Maurice Pinay*, auteur du fameux ouvrage « Complot contre l’Eglise » publié à Rome en 1962 à l’intention des Pères conciliaires pour les avertir des dangers de Vatican II, a consacré un passage à la « barrière de sang » que constituaient la monarchie et la noblesse héréditaire. En raison de son importance particulière dans cet exposé, nous le reproduisons intégralement :

 

« Ce pouvoir occulte se heurtait cependant à de sérieux obstacles dans l’établissement de sa domination sur le monde chrétien. En premier lieu, la monarchie et la noblesse héréditaire, où le titre était l’apanage de l’aîné, rendait difficile aux juifs secrets une escalade rapide du poste de chef de l’Etat. Ils pouvaient gagner la confiance des Rois, parvenir à être ministres, mais il leur était pratiquement impossibles de devenir Rois. En second lieu, leur position dans le gouvernement royal était peu sûre : ils y étaient exposés à être destitués d’un jour à l’autre par le monarque qui les nommait, et à perdre ainsi le pouvoir obtenu par de longues années de préparation et d’efforts.

En outre, seuls des princes de sang royal pouvaient épouser des princesses de sang royal, de sorte que les trônes étaient protégés par une sorte de muraille de sang, qui rendait impossible ou quasiment impossible l’accès du trône pour des plébéiens. Dans ces conditions, si les israélites pouvaient s’infiltrer tout au plus dans les postes dirigeants, cette muraille de sang royal les empêchait d’accéder aux trônes. Il en fut de même pendant plusieurs siècles avec la noblesse. Mais, comme nous l’avons vu, les juifs dans quelques cas d’exception parvinrent à franchir le mur de sang aristocratique, ce qui constitua un désastre pour la société chrétienne, car, par ces mariages mixtes avec des personnes de la noblesse, ils purent accéder à d’importantes positions, grâce auxquelles ils favorisèrent leurs schismes ou leurs révolutions.

Mais l’aristocratie du sang restait encore dans certains pays une caste fermée et difficile à pénétrer pour les plébéiens, et c’est pourquoi il leur fallut un travail de plusieurs siècles avant d’arriver à l’infiltrer et à en prendre le contrôle comme en Angleterre. Dans d’autres pays en revanche, comme l’Italie, l’Espagne et la France, ils firent à certaines époques de grands progrès dans cette pénétration de l’aristocratie, mais l’Inquisition leur fit ensuite perdre leurs conquêtes ou du moins les réduisirent beaucoup. Ils finirent cependant par acquérir suffisamment de force au XVIIIème et au XIXème siècles pour faciliter le triomphe des révolutions maçonnico-libérales qui renversèrent les monarchies.

Reste qu’en quelque manière la noblesse héréditaire représentait une barrière de sang, qui, dans de nombreux pays gêna l’infiltration des juifs dans les hautes sphères de la société, et que la monarchie héréditaire était l’obstacle majeur qui empêchait les juifs masqués en chrétiens de s’emparer de la direction de l’Etat. C’est pourquoi dans toutes les occasions où ils tentèrent de s’infiltrer, ils échouèrent pratiquement chaque fois, à l’exception de l’Ethiopie, où ils réussirent à installer une dynastie juive, et de l’Angleterre où ils affirment avoir judaïsé la monarchie.

Il est donc bien compréhensible que les Israélites du XIIème siècle cessèrent alors d’espérer que finisse par porter fruit le long et désespérant travail d’infiltration progressive des dynasties royales et aristocratiques ; c’est pourquoi, sans pourtant jamais cesser de le poursuivre, ils eurent cependant l’idée d’une voie plus rapide pour atteindre l’objet de leurs désirs, celle consistant à détruire par la révolution les monarchies héréditaires et les aristocraties de sang, et de remplacer ces régimes par des républiques, dans lesquelles les juifs pouvaient s’emparer plus facilement et rapidement du poste de chef de l’Etat.

C’est pour cela qu’est si importante la révolution organisée à Rome par Giordano Pierleoni, qui s’empara avec rapidité du plus haut poste de direction de la petite république. Bien que cette révolte n’ait pas été dirigée contre un roi, ce coup de force de placer en quelques jours au sommet du pouvoir le frère de l’antipape juif avait été un exemple démonstratif  pour le Judaïsme universel, lui enseignant ainsi comment transpercer et détruire cette barrière de sang constituée par les monarchies héréditaires.

Lors de certaines hérésies du Moyen-Âge et ensuite de la Réforme, il fut déjà projeté de renverser les monarques et d’exterminer la noblesse, mais c’est aux temps modernes qu’ils y sont parvenus, en brandissent l’arme de la démocratie et de l’abolition des castes privilégiées.

Cependant au Moyen-Âge, le fait de chercher à atteindre autant d’objectifs à la fois ne réussit qu’à unir davantage le Roi, la noblesse et le clergé, qui, aussi longtemps qu’ils restèrent unis, firent échouer les tentatives révolutionnaires du Judaïsme. Devant ces échecs, ils finirent par comprendre qu’il n’était pas possible d’atteindre d’un seul coup des objectifs aussi ambitieux. Aussi, les juifs ayant le talent de retenir et d’appliquer les leçons du passé, dans la nouvelle révolution qu’ils feront éclater au XVIème siècle, ils ne s’attaqueront pas alors à la fois aux rois, à la noblesse et au clergé, mais tout au contraire ils essaieront de subjuguer et de transformer l’Eglise avec l’aide des monarques et des aristocrates, pour ensuite par de mouvements révolutionnaires renverser ces derniers ».

* Pseudonyme du jésuite mexicain Joaquin Saenz y Arriaga.

Noblesse oblige

 "Dans cette haute ou basse gentilhommerie, il persistait des penchants généreux, venus du sacrifice sanglant et de la gloire militaire. C'était ce qu'on désignait d'un mot vague mais correspondant à quelquechose de précis: l'honneur. L'honneur défendait à un gentilhomme de mettre l'intérêt au premier plan: le code de l'honneur était plus rigoureux que le code civil; que la loi religieuse elle-même; ce code de l'honneur était tellement strict qu'il descendait jusqu'à la surveillance des moyens, ce qui est une garantie singulièrement forte. Monsieur de Chartres avait failli au code de l'honneur en chargeant des religieuses de trahir Mme Guyon: ces moyens ignobles avaient vicié sa réussite, et pour beaucoup, l'avaient avili.
Car l'honneur était encore en France un dieu révéré: il n'y avait plus d'autels comme au temps de la chevalerie, ni de
commandements numérotés ou enseignés à l'enfance, mais, dès la plus petite faute commise contre lui; son autorité resurgissait. Il est indéniable que l'obéissance à ce dieu jaloux était plus fréquente dans la noblesse que dans la bourgeoisie, que dans le peuple: c'est un fait.La noblesse elle-même était un fait. Les exploits militaires avaient créé cette caste si pratique pour la défense du royaume, pour son renom et pour sa gloire. Qu'il était utile de posséder des gens capables de mettre leur orgueil à courir des risques, des gens pour qui cela resterait un plaisir spécial d'affronter la mort, une sorte de prérogative, au point même de souhaiter un beau trépas! Tout le pays s'en rendait compte. Si la noblesse était jalousée dans ses privilèges, elle était infiniment moins enviée dans ses devoirs. Le peuple de France ne disputait point à l'héroïsme le pas sur l'intellectualité. Aucune finesse ne pouvait prévaloir devant le sacrifice" (...)


La Varende, M. le duc de Saint-Simon et sa Comédie Humaine

 

" Tant qu’une aristocratie pure, c’est-à-dire professant jusqu’à l’exaltation les dogmes nationaux, environne le trône, il est inébranlable, quand même la faiblesse ou l’erreur viendrait à s’y asseoir ; mais si le baronnage apostasie, il n’y a plus de salut pour le trône, quand même il porterait saint Louis ou Charlemagne ; ce qui est plus vrai en France qu’ailleurs. Par sa monstrueuse alliance avec le mauvais principe, pendant le dernier siècle, la noblesse française a tout perdu ; c’est à elle qu’il appartient de tout réparer. Sa destinée est sûre, pourvu qu’elle n’en doute pas, pourvu qu’elle soit bien persuadée de l’alliance naturelle, essentielle, nécessaire, française du sacerdoce et de la noblesse. "

 

Joseph de Maistre, Du pape (1817)

 

Noblesse oblige (à propos de la Maison de la Trémoille)

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Noblesse oblige
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